Expériences françaises et italiennes. Perspectives pour le Céreq. 

 

Synthèse subjective d’un séminaire au Céreq le 29 septembre 2017

 

Par Damien Brochier (chef du DTEP – Céreq)

 

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Depuis une bonne vingtaine d’années, le fonctionnement du marché du travail est profondément structuré par l’impact des technologies du numérique, notamment du fait d’un usage massif d’Internet dans la diffusion des offres et des demandes d’emploi. Les offres d’emploi en ligne  représentent aujourd’hui une masse gigantesque de données dont l’usage ne peut que susciter l’intérêt du monde des études et de la recherche. L’enjeu du  séminaire organisé par le Céreq le 29 septembre 2017 était précisément de mettre en regard différentes manières d’aborder ce sujet complexe.

 

Les intervenants au séminaire

Yannick Fondeur, socioéconomiste, chercheur au Cnam (Lise/CNRS), membre du Centre d’Etudes de l’Emploi et du Travail.

Mario Mezzanzanica, chercheur en statistiques et méthodes quantitatives,  Université de Milan – Bicocca (Italie)

Patrick Rousset, statisticien, chargé d’études au Céreq (Département Travail Emploi Professionnalisation)

Madalina Olteanu, maîtresse de conférences en mathématiques appliquées à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

 

Les apports d’une analyse socio-historique du marché numérique du travail

Une première approche, de nature socio-historique, est celle empruntée par Yannick Fondeur.Ce chercheur s’intéresse aux bouleversements que connaît l’organisation du marché du travail depuis deux décennies, du fait de l’utilisation d’Internet. Alors que certains économistes prédisaient l’émergence progressive d’un marché du travail « pur et parfait »  dû à la fluidité et l’instantanéité des échanges entre offreurs de travail et demandeurs d’emploi, la description qu’en fait Y. Fondeur fait apparaître une réalité toute autre. En s’appuyant sur une connaissance très fine de l’histoire des nouveaux entrants sur ce marché, et en faisant l’analogie avec le milieu naturel, il dessine une « écologie » complexe faite d’une multitude « d’espèces » nouvelles qui viennent désormais s’intercaler entre candidats et recruteurs : job boards (ex : Monster, Cadremploi), sites d’annonces classées (ex : Leboncoin, Vivastreet), agrégateurs d’offres d’emploi (ex : Indeed, Jobijoba), éditeurs de progiciels de gestion de recrutement (ex : Taleo, Talentsoft), multi diffuseurs d’offres d’emploi (ex : Broadbean, Multiposting), … Chaque structure invente au fur et à mesure du temps sa manière de se positionner comme un intermédiaire facilitant l’ajustement entre chercheurs d’emploi et besoins des entreprises.  Et assez logiquement la concurrence entre eux est rude, et la transparence  loin d’être toujours au rendez-vous ! Dans ce marché complexifié, Pôle Emploi tente de maintenir sa « part de marché » en jouant le rôle de super-agrégateur d’offres d’emploi : si les offres d’emploi qu’il propose  proviennent toujours pour un tiers ou un quart des offres d’emploi qui lui sont directement transmises, tout le reste vient désormais des fichiers d’une quarantaine de partenaires avec lesquels des accords ont été conclus.

Yannick Fondeur souligne enfin que ce paysage du marché numérique du travail est en constante transformation et pourrait bien connaître prochainement des évolutions majeures. Celles-ci seront notamment liées à l’entrée que va y faire directement Google qui s’appuiera en particulier sur un progiciel de recrutement qu’il a créé. Un autre changement d’importance sera lié au nouveau  règlement  européen sur l’Open data, qui généralisera la circulation déjà importante des offres d’emploi entre les opérateurs.

Au bilan, cette « plongée » dans le marché numérique du travail fait apparaître un monde complexe et toujours marqué par de nombreuses « imperfections », notamment celles liées à la dispersion des offres et à l’hétérogénéité syntaxique de leur contenu. Mais surtout, ce marché est loin d’être hégémonique. Il ne représente en effet qu’une partie des offres d’emploi.  Des enquêtes sur les pratiques de recrutement (comme « Ofer ») montrent que les « petits chemins de traverse » pour accéder à l’emploi (comme les candidatures spontanées par exemple) conservent leur efficacité à côté des « grandes autoroutes »  que représentent les offres d’emploi en ligne.

 

L’enjeu de la construction d’un système sur les offres d’emploi adapté aux demandes des acteurs : le cas d’une base de données italienne

Une deuxième manière de prendre en compte le marché numérique du travail consiste à mobiliser les données disponibles en vue de réaliser un système  d’information mobilisable par les différentes parties prenantes du marché du travail. Elle est présentée  par un binôme de chercheurs italiens de l’Université de Milan – Bicocca. Leur équipe de recherche pluridisciplinaire a procédé à un recueil de plus de deux millions d’offres d’emploi depuis 2013 sur l’ensemble du territoire italien, grâce à  un travail important de conventionnement  avec une série de job boards pour disposer de données crédibles (et sans doublons).

Cette démarche les amène aujourd’hui à être en mesure de proposer une base de données d’offres d’emploi actualisées presque en temps réel (à titre d’exemple, la présentation du jour s’appuie sur données mises à jour au 31 août 2017). Cette base de données a comme originalité d’être construite pour permettre de répondre à des questions communes que se posent quatre types d’acteurs présents dans ou autour du marché du travail, sous la forme de données facilement visualisables.

Ce sont d’abord les individus qui peuvent interroger cette base sur les compétences les plus nécessaires pour un métier donné, celui-ci pouvant être localisé sur un territoire donné (exemple : quelles compétences  sont nécessaires  pour occuper un métier de développeur dans la métropole de Milan ?). Cette entrée par les compétences est aussi celle des agences de l’emploi qui sont intéressées à connaître les profils les plus demandés par les entreprises, et les compétences qui composent ces profils. Les collectivités locales (jusqu’au niveau de la commune) peuvent également formuler des demandes pour identifier les emplois les plus demandés sur leur territoire et en inférer les formations qui pourraient être mises en œuvre pour maîtriser les compétences correspondant à ces emplois. Enfin, cette base concerne également les entreprises qui peuvent enrichir leurs démarches  de recrutement en visualisant quelles sont les métiers les plus demandés (et les compétences correspondantes) dans leur secteur d’activité.

Au-delà de ces usages spécifiques par les acteurs,  cette base de données peut également être utilisée dans une optique plus générale d’approfondissement de la connaissance sur les évolutions des emplois. Elle a par exemple été mobilisée pour mieux comprendre de quelle manière et jusqu’à quel degré des compétences « numériques » imprègnent progressivement le contenu de certains emplois.

La visualisation en direct du fonctionnement de cette base souligne la pertinence de l’outil pour apporter des réponses à des questions communes que peuvent se poser des individus ou des entreprises à partir de leur vision spécifique et subjective du marché du travail. Le débat fait apparaître cependant deux limites liés à la spécificité du matériau de base que constitue les « offres d’emploi » dont il convient d’être conscient quand on le mobilise. La première est formulée par Yannick Fondeur qui  rappelle qu’à travers une offre d’emploi, un employeur ne  fait pas que décrire un emploi donné et les compétences correspondantes. Il s’adresse au marché du travail, ce qui peut le conduire à demander des compétences qui ne correspondent pas seulement à ses besoins réels mais peut-être aussi à des attentes complémentaires. On peut imaginer par exemple dans certaines professions que la croissance des attentes en matière de « soft skills » correspond à une visée stratégique des recruteurs, dans un contexte où les « hard skills » évoluent beaucoup moins vite. Un deuxième problème à intégrer tient au fait qu’en mobilisant des données centrées sur les compétences, on n’aborde pas de front la question de la formation, ce qui peut conduire à certaines difficultés pour trouver un langage commun avec le monde des offreurs de formation.  

 

Mobiliser le big data pour mieux visualiser les compétences associées aux emplois : la genèse d’un projet d’expérimentation

Ce dernier exposé vise à exposer les premières pistes d’une collaboration de recherche que souhaite engager le Céreq avec une équipe de recherche universitaire de l’université Paris 1, l’équipe SAMM (Statistique, Analyse et Modélisation Multidisciplinaire) qui regroupe des mathématiciens et des informaticiens.

A  l’instar de la démarche précédemment décrite, ce projet de collaboration  vise à  constituer un outil d’analyse des compétences à partir des  bases de données d’offres d’emploi. Il concerne les deux aspects de la mise à jour des données et du traitement. Le premier sera réalisé en mobilisant les techniques « classiques » dans ce domaine (Web scrapping, text-mining, clustering, …) et en recherchant des partenariats avec l’APEC et Pôle Emploi.

Pour le second, il s’agira de mobiliser des méthodologies aptes à étudier l’importance, l’évolution ou l’apparition des compétences et de leurs évolutions qualitatives. Les concepts intrinsèques spécifiques (distance dissimilarité, noyau,…) et des modes de visualisation originaux des métiers et des compétences, présentées sous forme de« cartes organisées »sont envisagés.  L’examen de ces cartes devrait notamment permettre d’apporter un éclairage intéressant au débat sur les compétences transférables en suggérant des distinctions entre des compétences « stables » et des compétences plus « volages ». Il pourrait aussi contribuer à mieux éclairer la trajectoire dans le temps d’une compétence.

Il est cependant difficile d’en dire plus à ce stade, car cette approche n’en est actuellement qu’à ses prémices. Mais ce projet ambitieux s’inscrit dans la volonté à terme de mieux comprendre les ressorts de l’analyse automatisée de grandes bases de données sur l’emploi et les compétences gérées par les jobboards ou les agrégateurs d’offres d’emploi (cf. supra l’exposé de Yannick Fondeur) qui se diffusent largement depuis quelques années, notamment au sein des Observatoires de Branche  (cf. par exemple, l’observatoire dynamique des métiers de la branche du Numérique, de l’Ingénierie, des Etudes et Conseil et des métiers de l’Evénement[1]). Dans une perspective de recherche, il s’agira ici de comprendre comment les modalités de traitement de ces données peuvent permettre d’apporter ou pas des informations complémentaires ou plus fiables sur les questions d’intermédiation sur le marché du travail.

 

[1] http://www.fafiec.fr/l-observatoire-opiiec/observatoire-dynamique-des-metiers-de-la-branche.html

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