La révolution verte au sein des métiers du commerce et de la distribution,  ce n’est pas vraiment pour demain…

 
 
Les métiers du commerce et de la distribution se mettent au vert comme la plupart des autres métiers, dans le sillage de la valorisation du développement durable et de l’économie verte. Cependant, cette évolution est encore loin de ressembler à une révolution. Tel fut le principal message délivré lors des 6èmes « Rendez-vous des Métiers de l’économie verte », le 18 juin 2012, à Paris 

Compte-rendu rédigé par Jean-Paul Cadet, juin 2012

 

En quoi la montée en puissance des thématiques du développement durable et de l’économie verte influe-t-elle sur les emplois, les métiers et les compétences du commerce et de la distribution ? Cette problématique a fait l’objet, le 18 juin 2012, d’une conférence organisée par le Commissariat général au développement durable, du Ministère en charge de l’écologie, dans sa série des « rendez-vous » qu’il consacre aux métiers de l’économie verte, au sein de ses locaux de la Grande Arche de la Défense à Paris. Dans l’optique d’accompagner le Grenelle de l’Environnement, l’objectif d’une telle conférence est de s’interroger sur les caractéristiques que prend l’économie verte dans un secteur donné et ses effets sur les emplois, les activités de travail et les formations en ce domaine, à partir d’une étude s’apparentant à la fois à un état des lieux et à une prospective. Avec comme perspective l’initiation à terme de « plans d’adaptation des métiers à l’économie verte » par les pouvoirs publics.

 

La conférence portant sur les métiers du commerce et de la distribution s’est appuyée sur la présentation d’une étude par le consultant Philippe Weinzorn du cabinet Ambroise Bouteille. En écho à cette présentation, des professionnels ont apporté leur témoignage : Isabelle Bricard, secrétaire générale adjointe de la Confédération générale de l’alimentation en détail, pour réagir aux résultats de l’étude, Antoine Sauvage, directeur du développement durable de la franchise Courte Paille et représentant de la Fédération française de la franchise, et Stéphane Calmes, directeur du développement des ressources humaines chez Leroy-Merlin, pour faire part de l’expérience propre à leur entreprise.

 

De ces interventions et des échanges avec la salle (composée pour l’essentiel de « techniciens » de ministères, de collectivités territoriales et de branches), ressort principalement le message suivant lequel l’impact de l’économie verte sur les métiers du commerce et de la distribution reste à ce jour globalement limité. Il n’est pas amené non plus à prendre une ampleur manifeste dans les cinq à dix ans à venir. Il y a donc loin de cette évolution constatée à la « révolution verte » amorcée dans d’autres secteurs comme le bâtiment ou l’agriculture.

 

Non une priorité nouvelle et stratégique

 

Force est d’abord de constater que la problématique de l’économie verte n’est pas nouvelle dans le secteur du commerce et de la distribution. Depuis plusieurs années, plusieurs facteurs contribuent à la prise en compte progressive de la thématique du développement durable dans ce secteur : la sensibilité et la vigilance accrues des consommateurs en la matière ; la mise en place de réglementations spécifiques ; la reconnaissance croissante de la corrélation qui existe entre réduction des coûts d’exploitation et prise en compte du « vert » ; le développement de certifications spécifiques et d’écolabels. De fait, le verdissement a d’ores et déjà été anticipé dans certains métiers, comme par exemple dans le domaine de la logistique, confronté à la gestion des déchets. Ce n’est donc pas un enjeu nouveau, prompte à tout bouleverser.

 

Ensuite, et malgré l’intérêt croissant qu’il suscite, le verdissement n’apparaît pas encore de manière systématique comme une priorité stratégique. Dans certaines entreprises, cela reste difficile de parler « environnement ». Dans d’autres, on accepte et on s’engage bien dans des actions, mais tout en continuant bien sûr à privilégier le business et les exigences de vente et de rentabilité. Par exemple, selon Isabelle Bricard, « dans l’alimentation en détail, la problématique de l’environnement n’est pas une problématique en soi ». En tout cas pas plus que d’autres préoccupations montantes chez les consommateurs, comme par exemple la diététique. Si la plupart des structures du commerce alimentaire se montrent aujourd’hui soucieuses d’environnement, ce n’est jamais pour elles une démarche commerciale. En outre, la mise en œuvre de « politiques environnementales », au moins dans les grosses structures, reste incertaine car soumise à la capacité de leurs promoteurs en interne à mesurer les économies qu’elles génèrent et donc à justifier leur bienfondé sous ce seul angle économique. Face au développement durable, le « principe de réalité » résiste ainsi dans le monde commercial. La crise actuelle favorise d’ailleurs cette résistance.

 

Des effets limités

 

Dans ce contexte, le secteur du commerce et de la distribution crée très peu d’« emplois verts ». Dans la plupart des entreprises, les créations de postes ad hoc sont ou bien inexistantes, ou bien très limitées. Au sein des petites structures, on n’embauche pas bien sûr de spécialistes de l’environnement ou du développement durable. C’est au chef d’entreprise ou à ses collaborateurs d’intégrer à leur activité ces dimensions. Au sein des grandes structures, il peut y avoir quelques emplois générés, notamment dans les métiers d’achat, de la qualité et de la maintenance. Au mieux, on peut même créer un service ou une mission spécialisée, comme par exemple chez Courte Paille. Mais tout ceci reste le plus souvent contenu ou rare. Dans les métiers de la logistique, le verdissement irait même jusqu’à engendrer une réduction des effectifs.

 

De même, les mutations en termes de compétences ne sont pas en général très profondes. La plupart des métiers du commerce et de la distribution ont surtout à intégrer de nouvelles pratiques éco-responsables ou de nouvelles notions ou connaissances réglementaires. C’est le cas par exemple des acheteurs/chefs de produit, amenés à acquérir de nouveaux savoirs en matière d’éco-conception et réglementaires, ou des spécialistes de la qualité, invités à élargir un peu leur champ de compétences. Mais cette intégration de nouvelles dimensions ne bouleverse en aucune façon ces métiers. Le vert est loin de devenir prioritaire dans les pratiques professionnelles. Par exemple, les vendeurs en usent encore très peu comme argument de vente.

 

Le vert ne révolutionne donc pas la formation aux métiers du secteur. Certes, la formation initiale et la formation continue se verdissent, avec la diffusion progressive des thématiques du vert dans tous les cursus et les actions. Mais on n’assiste en aucune manière à un développement effréné des formations initiales spécialisées. D’ailleurs, pour les différents conférenciers, ce serait une erreur de répandre à l’envi de telles formations et de sur-dimensionner ainsi l’appareil de formation consacré au vert. Le fait que les grandes entreprises qui créent des emplois spécifiques les pourvoient le plus souvent avec des recrutements internes joue du reste en ce sens. En outre, les entreprises semblent préférer en matière de formation continue les initiatives de courte durée ou qui s’intègrent aux modules préexistants.

 

Les changements les plus profonds se limitent en fin de compte à quelques créneaux du secteur : les réseaux de magasin bio, la jardinerie, la climatisation… Les entreprises concernées – plutôt de grosses structures – font du vert, pour le coup, un axe prioritaire sur le plan stratégique. Il en résulte des effets cette fois significatifs en termes d’emplois et de compétences-métiers. Dans ce type de configuration, les vendeurs doivent ainsi nouer une « relation verte » avec les clients, lesquels sont parfois eux-mêmes des experts de la question abordée. Cela requiert pour les vendeurs une expertise spécifique et donc une évolution profonde de leurs compétences. On rencontre par exemple cette situation chez Leroy-Merlin, dans deux rayons : les « gros matériaux » et le « chauffage/climatisation ». Les métiers sont là touchés profondément, ne serait-ce que parce qu’il s’agit de conseiller avec efficacité une clientèle qui tend aujourd’hui à être surinformée. Et l’emploi vert connaît là une belle progression : 1 000 postes ont été créés dans ces deux domaines à la suite du Grenelle de l’Environnement. Pourtant, comme l’indique Stéphane Calmes, cette évolution circonscrite à quelques créneaux « n’est pas une révolution fondamentale. C’est anecdotique par rapport à l’ensemble de la distribution ».

 

Accompagnement des tendances ou volontarisme accru ?

 

L’avenir ne devrait pas se concrétiser par un changement de trend global. Parmi les scénarios examinés de concert avec les fédérations professionnelles, le cabinet Ambroise Bouteille propose celui qu’il qualifie de « poursuite des tendances observées » comme étant le plus probable. Ce scénario admet une sensibilité croissante des consommateurs aux problématiques environnementales et un infléchissement de leurs habitudes de consommation dans un sens favorable à l’économie verte. Mais il considère que ces évolutions ne se feront ni en profondeur, ni très rapidement. Il les appréhende non pas comme des transformations prépondérantes, mais à l’égal d’autres tendances d’évolution ayant trait aux modes de consommation. Du coup, ce scénario prévoit que la plupart des entreprises du commerce se contenteront d’accompagner le verdissement, mais sans tenter de l’anticiper outre mesure. Un tel scénario appelle aussi une attitude prudente et pragmatique de la part des pouvoirs publics, principaux promoteurs du développement durable et des nouvelles normes liées à ce nouveau référentiel de l’action publique. « Il convient d’inciter, non pas d’imposer et de prendre le risque de bloquer les choses », recommande Philippe Weinzorn. « Il ne faut pas aller trop loin dans les contraintes […] et faire attention à ne pas aller trop vite », prévient pour sa part Isabelle Bricard.

 

Ce projet d’accompagner les tendances est-il pour autant la meilleure solution à préconiser ? Dans l’hypothèse où l’économie verte va dans le sens de l’amélioration, sinon de la protection du bien commun, est-ce une politique qui peut suffire aux yeux des pouvoirs publics ? Dans le secteur du commerce et de la distribution, les contraintes réglementaires ou légales ou, pour reprendre l’expression de Stéphane Calmes, les « incitations négatives » produisent après tout des effets vertueux. L’exemple des obligations décidées à propos de l’usage des sacs plastiques au sein des magasins constituent un bon exemple. C’est grâce à ces obligations, plutôt bien acceptées par les clients, que les pratiques ont pu évoluer. De fait, l’influence plus ou moins prononcée de l’économie verte sur les emplois, les métiers, les compétences et les formations du commerce dépendra du degré de volontarisme qui caractérisera l’action des pouvoirs publics dans les années à venir.

 

Pour en savoir plus :

Ambroise Bouteille et associés, Etude sur les mutations des emplois et des métiers des secteurs du commerce et de la distribution dans l’économie verte et équitable, rapport final pour le ministère de l’Ecologie, du Développement durable, des Transports et du Logement, 16 avril 2012 ; cf. http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Commerce_et_distribution_rapport_final16-04-12.pdf

http://www.developpement-durable.gouv.fr/-Les-metiers-dans-l-economie-verte-

http://www.developpement-durable.gouv.fr/Zoom-sur-les-metiers-du-commerce,28428.html

Haut de page