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Vitalité et paradoxes du baccalauréat professionnel

Par Françoise Dauty, et alii *

Depuis sa création en 1985, le baccalauréat professionnel a connu un essor spectaculaire, au point de dépasser aujourd’hui le baccalauréat technologique en nombre de titulaires, et de diplômer plus d’un bachelier sur quatre. Les spécificités de la filière sont connues : c’est la moins féminisée des filières menant au baccalauréat, avec 56 % de garçons, ces derniers représentant même près de 9 diplômés sur 10 dans les spécialités liées à la production. Il est aussi la voie de formation à ce niveau qui donne le plus de place à l’apprentissage même si de très forts écarts existent en la matière selon les spécialités de formation. Il est enfin le type de baccalauréat qui scolarise le plus les élèves d’origine populaire (entendu ici comme ceux dont le père est ouvrier ou employé).(15)

Le nombre de spécialités est passé de 5 lors de sa création en 1986 à 88 en 2013 (1 et Données Reflets). Quant à sa contribution à la hausse du niveau d'éducation qui était un des objectifs de sa création, elle est effective : parmi l'ensemble des jeunes qui ont obtenu leur bac en 2008, près de un sur cinq était un bachelier professionnel.

Un diplôme pour entrer dans la vie active…

La création de ce nouveau diplôme original à plusieurs titres (2), a entrainé un foisonnement d'enquêtes auprès de ses titulaires, tant nationales via les enquêtes Génération du Céreq, que régionales. Les premiers résultats de ces travaux ont confirmé la vocation professionnelle de ce baccalauréat qui privilégie l'accès à l'emploi : en moyenne et sur l'ensemble de la période, 70 % des bacheliers entrent directement sur le marché du travail. 

Les travaux réguliers sur le suivi de ces bacheliers ont permis d'approfondir l'analyse de l'insertion professionnelle et notamment de mettre en évidence les influences respectives de la conjoncture et de la réussite au diplôme (4). Le constat est récurrent : disposer d'un baccalauréat professionnel facilite l'accès à l'emploi mais offre aussi de meilleures conditions d'emploi. Ainsi, en 2013, 3 ans après leur sortie du système scolaire, les bacheliers professionnels sont 70 % pour les spécialités industrielles à occuper un emploi à durée indéterminée et 64 % pour ceux issus des spécialités tertiaires (14). A ce niveau comme aux autres, sortir d'une spécialité industrielle offre de meilleures opportunités qu'avoir suivi une formation tertiaire. Au-delà de cette traditionnelle opposition tertiaire /industrie, les spécialités de formation constituent un facteur important de différenciation. Elles impactent les profils de publics accueillis, leurs conditions d'insertion, ainsi que le plus ou moins grand décalage entre spécialité de formation et emploi occupé (5) (6).

Devenir ouvrier bachelier ou technicien d'atelier ?

Dans l'industrie, la création des bacs pro reposait sur l'hypothèse de l'émergence d'un nouveau groupe professionnel, les techniciens d'atelier, que ce diplôme serait venu alimenter. Or le bilan du bac pro proposé en 1995 par la revue Formation Emploi (7) signale que l'insertion des bacheliers se fait plus souvent sur des emplois ouvriers. Dans le champ du tertiaire, l'espace de qualification du bac pro est flou. Dès le début, la question de ce nouveau profil a été problématique et ce d'autant plus que les spécialités tertiaires sont très vite devenues dominantes. De nombreux travaux sur le déclassement et l'apport des études longitudinales concluent par ailleurs à un remplacement progressif du diplôme professionnel de niveau V par le bac pro (8).

Plus précisément, des réflexions sont menées sur la recomposition de la catégorie des ouvriers qualifiés (9) ainsi que sur les emplois tertiaires de niveau intermédiaire et les espaces de qualification qui lui sont associés (10). Le bac pro, qui scolarise et diplôme d'importants effectifs par exemple dans le tertiaire de bureau, s'inscrit en effet dans un segment du marché du travail en quête d'identité, pour lequel la plupart des diplômes ne constituent plus une norme claire. Une partie de ces travaux est réalisée à la demande de la DGESCO et nourrit les réflexions des différents partenaires des Commissions professionnelles consultatives (CPC).

Des questions, des paradoxes…

Le baccalauréat professionnel a été créé dans les années 80 dans le cadre d'une politique de hausse du niveau d'éducation. L'objectif est toujours d'actualité : la réforme du bac pro a visé en grande partie à augmenter le nombre de bacheliers et faciliter l'accès à l'enseignement supérieur.

Cependant , dans le même temps,  les difficultés de poursuites d'études se confirment. Le nombre de jeunes qui échouent sur les chemins conduisant à ce diplôme a toujours été élevé (11, 12). La préparation en trois ans, sans détour par un BEP, permet-elle de réduire significativement cette évaporation ? C'était l'un des enjeux majeurs de la réforme. Les premières données de la DEPP (Note d’information 06/2014) indiquent que le passage au cursus en 3 ans accroit les chances d’accès au baccalauréat pour les jeunes qui s'y engagent. Le devenir de ceux qui quitteront désormais le cursus sans obtenir le diplôme pose question : n’en seront-ils pas d’autant plus stigmatisés ?

On peut s'interroger également sur l’autre objectif majeur de ce diplôme, celui de revaloriser l’enseignement professionnel. Les investigations réalisées à ce propos sur les spécialités industrielles soulignent le caractère paradoxal/incertain de l’enseignement qu’elles dispensent. Ce dernier revêt un caractère plutôt technologique en accordant une primauté à l’étude de systèmes techniques.  Il se tient à distance également des aspects les plus concrets du travail (13).  En cela il incite à la poursuite des études sans la garantir.  

 

(*) Françoise Dauty est ingénieur de recherche CNRS, CRM-Centre de recherche en management - Université Toulouse1, Centre associé régional Céreq Midi Pyrénées. Ce texte a été actualisé en octobre 2015 par Josiane Paddeu, Emmanuel Sulzer et Patrick Veneau, sociologues et ingénieurs de recherche au Céreq.

 

Bibliographie

(1)
 Le baccalauréat professionnel : état des lieux avant la réforme
 Floriani Céline, Kirsch Jean-Louis, Kogut-Kubiak Françoise, et al, Net.Doc N° 57, septembre 2009, 66p.

(2)
 Vingt ans de bac pro : un essor marqué par la diversité
 Kirsch Jean-Louis, Kogut-Kubiak Françoise, Bref n° 270, janvier 2010, .

(3)
 Après le bac professionnel ou technologique : la poursuite d'études jusqu'à bac+2 et sa rentabilité salariale en début de vie active
 Moullet Stéphanie, Economie et statistique n° 388-389, 2005, p16-36.

(4)
 Bacheliers professionnels : plus nombreux dans une conjoncture plus difficile
 Eckert Henri, Bref, n° 95, février 1994.
 
 (5)
 L'insertion des sortants de l'enseignement secondaire. Des résultats issus de l'enquête Génération 2004
 Arrighi Jean-Jacques, Gasquet Céline & Joseph Olivier, NEF n° 42, 2009, 64p.

(6)
 Les sortants des filières professionnelles de niveau bac : un exemple de non correspondance entre formation et emploi
 Cart Benoît, Toutin Marie-Hélène, In Des formations pour quels emplois ? / Giret, Jean-François, et al. - Paris, La Découverte, Céreq, 2005, p 97-110. 

(7)
 Baccalauréat professionnel
 Revue Formation-Emploi, dossier, janvier-mars 1995, n° 49.

(8)
 Les « bac pro » à l'usine, ou le travail du désenchantement
 Eckert Henri, pp. 289-299 , in Des formations pour quels emplois ? / Giret, Jean-François, et al. - Paris, La Découverte, Céreq, 2005, p 289-299. 

(9)
 L'émergence d'un ouvrier bachelier – Les « bac pro » entre déclassement et recomposition de la catégorie des ouvriers qualifiés
 Eckert Henri, Revue française de sociologie , n° XL-2, pp. 227-253, 1999.

(10)
 Commerciaux et vendeurs : des intitulés d'emplois aux groupes professionnels
 Eckert Henri, Épiphane Dominique, in Arliaud A. & Eckert H. (coord .), Quand les jeunes entrent dans l'emploi, coordonné par Michel Arliaud et Henri Eckert. Paris : La Dispute, 2002, pp 43-58.

(11)
 Enquête sur les premiers pas de la généralisation du bac pro en 3 ans dans le champ du tertiaire
 Françoise Maillard (dir.), N.Frigul, Rapport pour la DGESCO, novembre 2009.
 
 (12)
Le recrutement des ouvriers qualifiés débutants. Le cas des électriciens et des carrossiers
Agnès Legay, Mickaële Molinari avec la participation de Josiane Paddeu, Nathalie Quintero, Fred Séchaud, Nef, n° 48 , 2011 , 44 p

(13)
 "L'enseignement dispensée en bac pro est-il professionnel ? L'exemple du baccalauréat Electrotechnique",
J. Paddeu, P. Veneau, in Le Bac pro a 30 ans
Formation Emploi, n° 131, 2015, 209 p. La Documentation française.

(14)
 CAP-BEP : des difficultés d'insertion encore aggravées par la crise
 Valérie Ilardi, Emmanuel Sulzer. Bref, n° 335, 2015, 4 p.

 (15)
 « Entrer sur le marché du travail avec un baccalauréat professionnel », CPC-Info, n° 53, premier semestre 2013. Ilardi Valérie, Sulzer Emmanuel.

 

 

A lire également :
 «Déclassement» : de quoi parle-t-on ? A propos de jeunes bacheliers professionnels, issus de spécialités industrielles...
 Eckert Henri., Net-Doc n° 19, 2005, 38 p.

S'insérer à la sortie de l'enseignement secondaire : de fortes inégalités entre filières
 J.-J. Arrighi, E. Sulzer. Bref, n° 303, 2012, 4p.

Cet article a été écrit en 2010 et publié dans les Brèves du Céreq.

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