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Les discriminations des jeunes issus de l'immigration

Par Thomas Couppié, chargé d'études du Département entrées et évolutions dans la vie active (DEEVA)

Un individu subit une discrimination sur le marché du travail lorsqu'il se voit traiter de façon moins favorable qu'un autre du fait de la prise en compte d'un critère sans lien légitime avec l'activité de travail. Ceci peut concerner l'embauche, la promotion, la rémunération, la formation continue, etc. La question des discriminations sur le marché du travail est maintenant bien ancrée dans le débat social. Sous l'impulsion du droit européen, elle s'est progressivement imposée dans le droit français : en témoignent la création de la Halde en 2004, ou la dernière loi du 27 mai 2008 d'adaptation au droit communautaire dans le domaine de la lutte contre les discriminations.

Elle n'en reste pas moins délicate et polémique. La notion de lien légitime est elle-même sujette à controverses, car sa définition juridique ne rencontre pas forcément la définition économique, sociologique ou de sens commun. De plus, il est difficile de démêler ce qui relève de pratiques discriminatoires de ce qui ressort de la manifestation des inégalités sociales. Enfin, la mesure de la discrimination est particulièrement complexe.

Cette question constitue la toile de fond des débats sur les difficultés spécifiques que rencontrent les populations issues de l'immigration sur le marché du travail (1), mais aussi sur la persistance des inégalités professionnelles entre hommes et femmes, sur l'insertion des jeunes des quartiers défavorisés, des handicapés, sur la place des seniors dans l'entreprise etc.

Le Céreq a développé ces dernières années différents travaux relatifs à la question des discriminations que rencontrent les jeunes au cours de leur insertion professionnelle. Ces travaux s'appuient sur les données issues des enquêtes « Génération ». Ils sont basés essentiellement sur des mesures économétriques mais mobilisent aussi des approches subjectives, à partir de questions rétrospectives sur les discriminations ressenties.

En ce qui concerne les jeunes issus de l'immigration, les travaux du Céreq pointent tout d'abord des inégalités sociales et scolaires persistantes pour les jeunes d'origine nord-africaine et sub-saharienne (2,3). Groupe très largement issu des milieux populaires, sa destinée scolaire est notamment marquée par des sorties sans diplôme beaucoup plus fréquentes, mais aussi par des échecs plus nombreux dans l'enseignement supérieur (4). Ces travaux soulignent ensuite les difficultés spécifiques que rencontrent ces jeunes dans l'accès à l'emploi, difficultés qui se caractérisent par des risques bien plus élevés et récurrents de chômage au cours des premières années de vie active (5,6). Une fois ces jeunes entrés dans une entreprise, les différences de traitement apparaissent plus contrastées : les jeunes issus de l'immigration ne semblent pas connaître, globalement, de pénalité salariale (7). En revanche, ils font face à une précarité de l'emploi plus importante, l'obtention d'un emploi à durée indéterminée leur étant plus difficile, toutes choses égales par ailleurs (8). De plus, ils accèdent moins souvent à la formation continue (1).

Ces mesures moyennes et collectives des discriminations, fondées sur des critères objectifs et sur des techniques économétriques traditionnelles, sont utilement complétées par une approche basée sur le ressenti de discriminations à l'embauche et durant le parcours. Quoique subjective, cette deuxième approche suggère que les expériences discriminatoires sur le marché du travail sont inégalement réparties entre les jeunes issus de l'immigration et ne les concerne pas tous (6,9). Ainsi, 1 jeune sur 5 issu de l'immigration maghrébine estime avoir été traité injustement au moins une fois au cours de ses trois premières années de vie active en raison de ses origines, sentiment beaucoup plus souvent masculin que féminin (10). Les parcours des jeunes qui mentionnent une discrimination à l'embauche apparaissent, de facto, plus difficiles que ceux des autres jeunes issus de l'immigration.

Finalement, les travaux du Céreq indiquent que les discriminations liées à l'origine peuvent se combiner avec d'autres sources de discriminations. Ainsi, les jeunes femmes issues de l'immigration semblent rencontrer davantage de difficultés sur le marché du travail, cumulant alors le double handicap de leur origine et de leur sexe (7, 8). De même, les jeunes résidant dans des quartiers défavorisés tels que les zones urbaines sensibles apparaissent davantage exposés aux discriminations (11).

Bibliographie

(1) Immigration et marché du travail
 Formation emploi, dossier, avril-juin 2006, n° 94, pp. 3-118
 
(2) Jeunes issus de l'immigration. Une pénalité à l'embauche qui perdure...
 Silberman Roxane et Fournier Irène. Bref, janvier 2006, n° 226, 4 p.

(3) Les enfants d'immigrés sur le marché du travail. Les mécanismes d'une discrimination sélective
Silberman Roxane et Fournier Irène, Formation emploi, janvier-mars 1999, n° 65 , pp. 31-55

(4) Les jeunes issus de l'immigration. De l'enseignement supérieur au marché du travail
Frickey Alain, Murdoch Jake, Primon Jean-Luc, Bref, février 2004, n° 205, 4 p.

(5)  Une analyse économétrique des disparités d'accès à l'emploi et de rémunérations entre jeunes d'origine française et jeunes issus de l'immigration
Boumahdi Rachid, Giret Jean-François, Revue économique, mai 2005, vol. 56, n° 3, pp. 625-636.

(6)   Quand la Carrière commence... Les sept premières années de vie active de la génération 98.
 Cereq, Ouvrage, 118 p.

 (7)   L'insertion des jeunes d'origine maghrébine en France. Des différences plus marquées dans l'accès à l'emploi qu'en matière salariale
 Dupray Arnaud, Moullet Stéphanie, Marseille, Céreq, 2004, 35 p. Net.Doc n° 6

(8)  La discrimination de genre et d'origine à l'encontre des jeunes sur le marché du travail. Mesures à partir des différents aspects des situations professionnelles
Joseph Olivier , Lemière Séverine, Marseille, Céreq, 2005, 30 p, Net.Doc n° 12.

(9)  Les débuts dans la vie active des jeunes issus de l'immigration après des études supérieures
 Frickey Alain , Murdoch Jake, Primon Jean-Luc, Marseille, Nef n° 9, 2004, 37 p.

(10)   Quand l'école est finie ... Premiers pas dans la vie active de la Génération 2001
Epiphane Dominique(coord.), Gasquet Céline (coord.), Hallier Pierre (coord.), Marseille, Céreq, 2005, 88 p.

(11)  « L'insertion professionnelle des jeunes originaires de ZUS »
 Couppié Thomas, Gasquet Céline, , in Observatoire national des Zones urbaines sensibles : Rapport 2006 , Délégation interministérielle à la ville, 2007, pp. 210-232.

 

Articles paru dans Brèves du Céreq, novembre 2009. Consulter les dernières publications de cette thématique. 

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