pointsur

Les étudiants : parcours de formation et insertion professionnelle 

 

Par Virginie Mora (*) 

 

08/03/2017

 

Depuis plusieurs décennies, l'enseignement supérieur français a connu de profondes mutations. La forte hausse des effectifs puis leur stabilisation, le développement des filières professionnelles, la mise en place du LMD (Licence en 3 ans – Master en 5 ans – Doctorat en 8 ans), lié au processus de Bologne (1), l'ouverture à l'international ou la généralisation des stages transforment les approches traditionnelles sur l'enseignement supérieur. Les travaux du Céreq, par l'intermédiaire des enquêtes Génération notamment mais pas seulement, proposent régulièrement un éclairage national sur l'évolution des conditions d’études, d’orientation et d'insertion des jeunes étudiants. Dans un contexte où stratégies de distinction et individualisation des parcours des étudiants font pièce à la massification de l’accès au supérieur, ces travaux témoignent des disparités importantes qui opposent, au fil du temps, les devenirs professionnels des sortants des différentes filières du supérieur.

 

L’enquête Génération 2010, menée aux printemps 2013 et 2015, a permis de suivre les cheminements des presque 370 000 jeunes sortis de l’enseignement supérieur en 2010, dans la conjoncture morose qui a succédé à la crise des subprimes de 2008. Cette enquête a notamment été l’occasion de mesurer combien, plus que jamais, la détention d’un diplôme du supérieur constitue pour les jeunes générations un outil majeur pour accéder à l’emploi et, au-delà, à des conditions d’emploi permettant de se projeter dans l’avenir, et à des revenus autorisant une insertion sociale autonome. Certes, les effets de la crise ont conduit à un recul des performances d’insertion des diplômes du supérieur, notamment du supérieur court (BTS et DUT). Mais l’écart continue de se creuser d’une part en comparaison des jeunes sortis du secondaire, et d’autre part entre les différents étages de la hiérarchie des diplômes du supérieur (2). Le taux de chômage des débutants sortis du supérieur en 2010 s’établit ainsi autour de 9 % cinq ans après la fin de leur formation initiale. Ce taux masque des disparités importantes, puisque pour le presque quart de jeunes sortis du supérieur sans y avoir obtenu de diplôme, il s’établit encore à 15 %, contre seulement 7 % pour les jeunes effectivement diplômés du supérieur. Les premiers sont de fait particuliè­rement nombreux à connaître des parcours difficiles en termes d’accès à l’emploi ; ils sont également fréquemment concernés par des retours en formation ou aux études à plus ou moins brève échéance, ce qui, pour cette population spécifique au moins, vient interroger la notion d’arrêt d’études (3).

 

Cette enquête permet aussi d’interroger l’avantage comparatif dont disposeraient les filières dites professionnelles sur les filières plus générales (4). Cet avantage s’avère très dépendant des spécialités de formation. De sorte que les conditions d’insertion en sortie d’un diplôme ne tiennent pas, loin s’en faut, qu’à la qualité de la formation elle-même ou à son adéquation avec les besoins supposés du marché du travail. Interviennent aussi, et de façon importante, les modalités de sélection (scolaire, sociale, genrée…) à l’entrée dans ces formations, des effets de concurrence et des effets de conjoncture relatifs à l’embauche dans les métiers cibles. De même, se confirme le fait que l’apprentissage dans le supérieur ne joue pas le rôle de promotion sociale qu'on lui prête souvent, hormis pour les formations à bac+5 de spécialités scientifiques (5). Par exemple, pour les diplômés de licence professionnelle, les origines sociales des apprentis sont sensiblement plus favorables que celle des scolaires (40 % ont au moins un parent cadre, contre 32% pour les scolaires) (6). Dans les supérieur court au moins, cette forme de professionnalisation qu'est le passage par l'apprentissage, relève aussi de stratégies de distinction ou de signalement de la part des étudiants et de leurs et de leurs parents, en vue de mieux se positionner par la suite sur le marché du travail. 

 

L’exploitation de l’enquête Génération 2010 a également mis en lumière la poursuite de la tertiarisation mais aussi la polarisation croissante des emplois auxquels accèdent les débutants issus du supérieur. En effet, comparés à ceux sortis ne serait-ce que quelques années plus tôt, en 2004, les jeunes de la Génération 2010 occupent à la fois plus souvent des postes non qualifiés mais aussi, et en dépit de la crise, plus d’emplois de cadre – surtout au détriment des postes de professions intermédiaires côté technique. De fait, ce mouvement de polarisation des parcours s’est accompagné d’une poursuite de la tertiarisation des professions (6). 

 

Enfin, cette enquête met en lumière le positionnement désormais plutôt bon des docteurs, aujourd’hui presque aussi appréciés en moyenne sur le marché du travail que les sortants d’écoles d’ingénieurs. Longtemps boudés au motif qu’ils auraient été trop étroitement spécialisés et polarisés en direction de carrières académiques, les docteurs en emploi sont, 5 ans après leur formation initiale, pratiquement tous employés sur des postes de cadre, pour des salaires comparables à ceux des jeunes ingénieurs - avec des différences importantes selon les disciplines. Néanmoins, le rôle de l’employeur public derrière les phénomènes de « précarité paradoxale » demeure : plus du quart des docteurs piétine toujours plusieurs années dans des contrats à durée déterminées, aux portes des secteurs publics de l’enseignement ou de la recherche. Certains aboutissent, après un nombre d’années plus ou moins élevé, à obtenir les positions convoitées ; d’autres se rabattent vers d’autres objectifs, dans le secteur public ou privé (7). Reste qu’environ 10 % des docteurs peinent durablement  à se stabiliser sur le marché du travail. Deux grands profils de ces « docteurs-chômeurs » émergent : d’une part celui de femmes issues des filières LSH, droit-éco-gestion, porteuse d’un projet professionnel de type académique et qui, non recrutées, ont du mal à sortir de cet objectif-là ; d’autre part des hommes issus des filières SVT ou Maths-Physique-Chimie, plutôt orientés vers la recherche privée mais qui n’y trouvent pas place, dans le contexte français d’un investissement en R&D faible côté secteur privé (8).

 

Des travaux récents ont porté également sur des sujets aussi divers que les mobilités interrégionales des diplômés du supérieur (9), les aspects territoriaux de l’orientation des jeunes étudiants de STAPS (10), les conditions de vies des étudiants et les interférences qui peuvent s’en suivre avec leurs études (11), ou encore sur les carrières des jeunes femmes dans les filières scientifiques peu féminisées. Pour ce qui est des débutants arrivés sur le marché du travail en 2004, ces jeunes femmes subissent ainsi, dès les premières années de vie active, une pénalité salariale significative par rapport aux hommes. Cette pénalité est associée à leur moindre accès aux positions les plus prestigieuses et rémunératrices ; et il semble que ces difficultés à intégrer les emplois les plus valorisés ne se résorbent pas avec le temps, du moins pas à l’horizon de 7 années de vie active (12).

 

 (*) Chargée d'études au Département des entrées et évolutions dans la vie active (DEEVA)

 

Bibliographie

Insertion professionnelle

(1)  Université : les défis de la professionnalisation
Gayraud, L., Simon-Zarca, G. & Soldano, C. (2011). NEF n°46.

(2) Sortants du supérieur : la hausse du niveau de formation n'empêche pas celle du chômage
 Ménard B. Céreq Bref n°322.

(3)  Quand les bacheliers reprennent le chemin des diplômes
Mora V. (2014), Céreq Bref n°325.

(4)  Les formations professionnelles de l'enseignement supérieur en France au prisme de l'insertion et de la mobilité sociale des diplômés,
Calmand J., Giret J-F, Guégnard C. (2014), in Orientation scolaire et professionnelle, n°43.

(5)  « Les apprentis de l’enseignement supérieur : diversité des usages et des logiques »
Cart B., Jacob N., Léné A. (2015). in Céreq Relief n°50, p 319-332.

(6)  Faire des études supérieures, et après?,
Calmand J., Ménard B., Mora V. (2015). Céreq NEF n°52.

(7)  Les docteurs : des devenirs professionnels très variés,
Calmand J., Prieur M-H., Wolber O. (2017). Céreq Bref, à paraître.

(8)  Parcours d’études et insertion professionnelle des docteurs : quand doctorat n’est pas synonyme d’emploi.
Céreq Echanges n°2, Étudier le devenir professionnel des docteurs, in : Jaoul-Grammare M. et Macaire S.  (coord.) (2016).

(9)  Mobilités interrégionales de jeunes diplômés du supérieur : qui forme pour qui ?
Vignale M. (2016). Céreq Bref n°347.

(10) Études, galères et réussites. Conditions de vie et parcours à l'université, rapport Injep, La Documentation française.
Landrier S., Cordazzo P., Guégnard C. (coord.) (2016)

(11)  "STAPS, les territoires de la réussite…" in Landrier S., Cordazzo P., Guégnard C. (coord.), Études, galères et réussites. Conditions de vie et parcours à l'université, rapport Injep, La Documentation française.
Érard C., Guégnard C., Murdoch J. (2016) 

(12) Les débuts de carrières des femmes diplômées des filières scientifiques - "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" ? Céreq Net.Doc n°155.
Couppié T., Epiphane D. (2016),

 

 

 

 

Consulter tous les travaux de cette thématique

Haut de page