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Prendre le parti de la proximité : le positionnement individuel de certains professionnels

 
Dans le champ de l’action publique, la proximité qualifie tout à la fois un positionnement individuel, celui d’un professionnel qui « va au devant » d’un usager  et un type de partenariat, une façon pour les professionnels, bénévoles et usagers de travailler ensemble, en réseau. Nous ne traiterons dans ce texte que du positionnement individuel afin de mettre tout particulièrement l’accent sur le cadre éthique qu’il engage et requiert, notamment en raison de la complexité, de l’incertitude et, parfois, de la crise qui caractérisent nombre de situations professionnelles. 
 
Par Pierre Roche *
 
La proximité n’est pas l’apanage ou l’attribut de certaines professions. Certains professionnels (juges, banquiers, policiers, managers…) sont dits de proximité sans être pour autant dans la proximité. A contrario, certains professionnels venant d’horizons très divers peuvent prendre le parti de la proximité.  
Elle désigne, notamment au sein des métiers relationnels, un positionnement individuel, une façon d’être dont la formule est « aller vers l’usager » ou « aller au plus près de l’usager ». Les études conduites au sein du Céreq mettent en évidence que les professionnels peuvent faire vivre cette proximité de différentes manières. Ils peuvent se rendre sur le territoire géographique de l’usager. Ainsi, dans le champ sanitaire de la réduction des risques, des intervenants en toxicomanie vont au devant des injecteurs d’héroïne sur leurs lieux de consommation afin d’apporter du matériel stérile mais aussi des conseils et du réconfort (1) ; dans le champ du travail social, des éducateurs spécialisés vont au devant des jeunes impliqués dans les trafics de drogue sur les lieux de deal afin de tenter de lutter contre l’attractivité que les réseaux illicites exercent sur eux (2,3) ; dans le champ éducatif, des enseignants vont au devant des parents d’élèves afin de réfléchir avec eux sur la mise en place d’une façon de coopérer qui puisse favoriser l’apprentissage de leurs enfants (4) ; dans le champ de la politique de la ville, des délégués du préfet vont au devant des habitants ainsi que des acteurs associatifs afin de réaffirmer la présence et l’autorité de l’Etat dans les zones urbaines sensibles (ZUS) mais aussi d’apporter des réponses à leurs demandes (5, 6).  
Mais les professionnels peuvent aussi inventer des façons d’être plus accessibles, notamment en invitant l’usager à se rendre dans un espace convivial sans l’obliger à formuler au préalable une demande qui risque de le stigmatiser ou encore sans exiger de lui des contreparties. Dans cette dernière perspective, nous pouvons évoquer les espaces « bas seuil » dans le champ de la réduction des risques en toxicomanie ou encore les repas mêlant professionnels et parents organisés par les centres sociaux dans le champ de la coéducation.  
On aura compris que la proximité ne relève donc pas d’un ordre essentiellement physique. Elle témoigne plutôt de la volonté de réduire la distance sociale et subjective qui sépare le professionnel de l’usager mais sans atteindre le point où il y aurait confusion ou recouvrement des identités. Le professionnel et l’usager sont ici tout à la fois semblables (en raison de leur appartenance au genre humain) et différents (parce que n’occupant pas la même place sociale).  
La proximité nous projette dans le domaine de l’éthique (7). D’une éthique de la fidélité à ce qui peut fonder un engagement professionnel tout d’abord, parce que ces salariés continuent à travailler avec des hommes et des femmes qui, d’une manière ou d’une autre, sont mis à la marge, confrontés à l’indifférence ou objet d’une forte déconsidération sinon d’un opprobre. D’une éthique de la décision ensuite, parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent pas se dérober, qu’ils doivent réagir ici et maintenant et ce, parfois, au cœur d’une situation de travail critique, en opérant des arbitrages difficiles face à des exigences qui semblent contradictoires. Parce qu’ils savent qu’ils ne sauraient s’en sortir seulement en construisant des consignes et en se donnant des règles communes qui leur permettraient d’être dans le bon positionnement, et la bonne conduite. Précisément parce qu’ils ne s’adressent pas à un universel abstrait (le Toxicomane, le Jeune, le Parent, l’Habitant) mais, chaque fois qu’ils pose un acte professionnel, à un singulier concret, à cet homme-là et pas à un autre, à cette femme-là et pas à une autre, ils ne peuvent que conduire un travail incessant de réajustement, de maintien de la relation, de négociation de la limite, sans pour autant faire preuve d’un pur pragmatisme puisqu'ils y mobilisent des valeurs professionnelles mais aussi des références plus personnelles. Enfin, reconnaissons que cette éthique ne peut pas uniquement se nicher dans les plis et les replis de la conscience individuelle. Parce qu’elle a affaire à la complexité, elle ne peut se déployer qu’à condition de pouvoir aussi mobiliser les points de vue les plus divers dans un cadre ad hoc, dans des lieux collectifs permettant l’échange de pratiques (8).  
(*) Pierre Roche est chargé d’études au Département « Travail Emploi et Professionnalisation » (DTEP)  
   

Références

 
(1) CAUSSE, L. ; ROCHE, P. 2002. Activité professionnelle des intervenants de proximité. Analyse d’une pratique de réduction des risques auprès des usagers de drogue, Mission Sida Toxicomanie, Marseille.  
(2) ROCHE, P. 2005. La proximité à l’épreuve de l’économie de la débrouille, Situation de travail et postures professionnelles des travailleurs sociaux, Association Départementale de développement des Actions de Prévention (ADDAP 13), avec le soutien du service Prévention de la délinquance et de la mission Sida toxicomanies et prévention des conduites à risques de la ville de Marseille.  
(3) ROCHE, P. 2005. « La posture de proximité chez les travailleurs sociaux », Michel Joubert (sous la direction), Villes et toxicomanies, de la reconnaissance à la prévention, érès.  
(4) ROCHE, P. (Sous la direction de). 2010. Et si on poussait les murs. Une démarche de coéducation dans les quartiers populaires de Marseille. REP Le Canet, REP Saint Mauron et Belle-de-mai, Centre social St Gabriel, Dijon, Editions Raison et passions.     
(5) LABRUYERE, C. (coordination) ; BARNEAUD, C. ; OLLIVIER, D. ; ROCHE, P. 2010. La fonction de délégué du préfet. Eléments pour un référentiel professionnel. Rapport final. Convention du 25 juin 2009. R/2009/034/MIS N, Céreq/Trans’versales.

(6) ROCHE, P. 2010. La fonction de délégué du préfet. Co-analyse du travail. Rapport final pour le SG CIV.

 

(7) ROCHE, P. 2007. Les défis de la proximité dans le champ professionnel. Nouvelle revue de psychosociologie, n°3, érès. 

 
(8) ROCHE, P. 2007. « Le temps collectif de l’éthique ». La proximité à l’épreuve de l’économie de la débrouille. Actes de la 13ième conférence-débat, Préfecture des Bouches-du-Rhône, Ville de Marseille, ADDAP 13, CIRDD.  
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