Compte rendu du Séminaire « Développement Durable » du Céreq

Séance n°4, vendredi 4 décembre 2015

 

 

Une éthique professionnelle professionnelle écologique ?

Usages, instrumentalisation et reconnaissance des valeurs dans le travail et la formation

Ce séminaire avait pour fil directeur une réflexion sur les intersections entre une pensée desethôs professionnels(Jorro 2009, 2010 et 2014) et les apports d’un champ d’étude émergent, encore très largement à défricher : l’analyse du travail et de la formation à l’aune de l’écologie, l’environnement et la transition énergétique.

La journée entendait faire dialoguer différents travaux menés au Céreq, à partir des interrogations suivantes :

« Comment la question des valeurs écologiques traverse-t-elle nos terrains sur le travail et la formation ? » « Cette importance, ou cette pertinence nulle, des valeurs écologiques influe-t-elle sur les manières de ‘faire métier’ ou sur l’ethôs professionnel des personnes rencontrées? »   

La littérature écologique la plus en pointe (celle qui évoque l’existence d’une ère de l’ « Anthropocène »1 ) montre un questionnement permanent des termes, notions, valeurs et croyances écologiques : parler de « développement durable », de « transition écologique » ou d’« Anthropocène » n’est pas neutre. Ces termes entraînent avec eux théorisations du monde, groupes d’acteurs en conflits, valeurs contradictoires que la simple opposition avec la décroissance n’épuise plus. Les courants sont multiples et ils sont basés sur des micro-convictions, des micro-valeurs au sens où ils se différencient sensiblement ou insensiblement créant une myriade de collectifs liés et en opposition. Or, les valeurs sont ce qui oppose ou qui rapproche (Diego Landivar, ESC Clermont-Ferrand).

Cette importance centrale des valeurs pour définir ce qui est ou non écologique, se retrouve dans la mise en œuvre des formations et le « faire métier » environnementaux.

Dans son étude sur les transformations du métier d’agriculteur, Patrice Cayre (UMR Métafort) a montré que les agriculteurs ont été confrontés à un certain nombre de crises sanitaires et alimentaires face auxquelles les exigences de la société et des politiques publiques ont été de plus en plus fortes, bien que parfois contradictoires. D’autres formes d’agriculture ont ainsi émergé (biodynamie, agriculture biologique, etc.) et des savoirs nouveaux ont acquis une certaine légitimité. Face à cette multiplication des savoirs, les acteurs sociaux que sont les agriculteurs ont parfois eu des difficultés à s’orienter et à choisir. Cette complexité du choix renvoie à la problématique de la valeur de ces savoirs : sont-ils équivalents ? Les dynamiques propres à nos sociétés contemporaines (liées en partie à sa numérisation) contribuent à une forme d’horizontalisation des savoirs2, très nette dans le fonctionnement du web (cf. séance n°2 du séminaire « Développement Durable »). La place des savoirs scientifiques, et plus largement d’experts, s’en trouve bouleversée. On ne peut alors plus apprendre de la même manière, ni même enseigner comme autrefois. Il devient de plus en plus difficile, en effet, aujourd’hui d’imposer verticalement : les sources de savoirs sont multiples et leur constitution n’est peut-être plus le seul rôle de l’éducation formelle. Il faut bien plutôt apprendre à hiérarchiser, à comprendre ce qui fait tenir ensemble les savoirs, à saisir les effets de réseau et de cohérence interne, à maîtriser les nuances des controverses entre groupes d’acteurs créateurs de savoirs.

Félicie Drouilleau (Céreq) a par ailleurs montré qu’on ne peut imposer une « vision du monde » ou des valeurs écologiques dans le cadre d’une formation. Elle s’est basée, dans son argumentaire, sur une analyse des politiques de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) mises en place dans des grandes firmes du transport de marchandises et de logistique. Elle a analysé les formations professionnelles continues organisées autour de ces actions de RSE. Elle en a conclu que la transmission d’un ethôs qui serait écologique passe par l’apprentissage de la réflexivité dans le métier. Il est possible d’aller plus loin en disant que ce n’est pas une réflexivité qu’il faut apprendre, mais une déconstruction de son quotidien et de ses pratiques pour les rendre plus écologiques : l’analyse de ses pratiques permet d’éprouver et donc de comprendre la valeur de l’écologique.

Transmettre et travailler à l’heure des transitions écologique et énergétique se fait dans un contexte hautement axiologique. On peut ignorer ces valeurs, à la manière des « poseurs-entrepreneurs » de panneaux solaires d’Hubert Amarillo (Céreq), ou au contraire les revendiquer autour d’un collectif, comme les architectes écoresponsables de Paul Kalck (Céreq). Dans tous les cas, l’activité est structurée par ces valeurs : les clients y sont ou non sensibles, la formation est différente selon son engagement écologique, etc.

par Félicie Drouilleau. Céreq.

 

Notes :

(1) : Anthropocène : certains géologues estiment que nous serions entrés dans une nouvelle ère géologique et définissent l’Anthropocène comme l'ère dans laquelle l’homme serait le principal facteur des mutations géologiques et environnementales.

(2)  à la mise au même niveau de légitimité de tous les savoirs.

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