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L’alimentation des emplois. Ou comment et par qui sont pourvus les emplois dans les entreprises et les organisations ?

Par Christophe Guitton et Mickaële Molinari *

L’analyse des liens entre la formation reçue et les emplois occupés est au cœur des travaux du Céreq. L’objectif est de mieux saisir la complexité de la relation formation-emploi-travail et de contribuer ainsi à modifier certaines représentations. Au premier rang de celles-ci la vision « adéquationniste » du fonctionnement du marché du travail sur le modèle d’une équivalence stricte entre les formations et les emplois. L’exploitation des enquêtes « Génération » a depuis longtemps démontré que la « correspondance » entre formation initiale et emplois occupés, tant en termes de niveaux que de spécialités de diplôme, est loin d’être la règle, y compris pour les formations professionnelles (1). La question qui constitue l’arrière-plan de tous ces travaux est celle de la « performance » du système d’éducation et de formation, c’est-à-dire de sa capacité à alimenter les entreprises en main d’œuvre juvénile qualifiée mais également de s’adapter aux transformations des métiers et aux évolutions de l’économie. Au cours des dernières années, une question a émergé dans différents travaux réalisés pour certains à la demande de branches professionnelles engagées dans une réflexion sur la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences : si les emplois ne sont que partiellement pourvus par les jeunes sortants des formations qui préparent aux métiers correspondant à ces emplois, par qui sont-ils pourvus ? Par d’autres jeunes débutants ? Par des recrutements externes ? Des promotions internes ? Cette thématique de l’alimentation des emplois est une composante  des travaux du département Travail, Emploi, Professionnalisation (DTEP) sur la gestion de l’emploi dans les entreprises et les organisations. Elle participe également au partage d’une vision prospective des emplois et des compétences.

L’exploitation des portraits statistiques de branches (PSB) fait apparaître que les emplois sont alimentés par des diplômés de niveau toujours plus élevé.

Les Portraits statistiques de branche (PSB)du Céreq permettent une approche comparée de l’emploi, des qualifications et de la gestion des ressources humaines par grands secteurs d’activité. Les données tirées de cette base ont permis la réalisation d’une typologie sectorielle des modes de gestion de la main d’œuvre. (2). La typologie s'appuie sur une approche statistique permettant de classer soixante-seize secteurs d'activités en sept profils distincts. Antérieurement sur la période (1994-2008), un travail d’analyse intersectoriel avait permis de montrer que les emplois étaient alimentés par des diplômés de niveau toujours plus élevé (3). Cette modification des normes des qualifications (4) résulte de la conjonction de deux évolutions de moyen long terme qui ne se produisent pas selon la même temporalité. Les transformations de l’économie se traduisent par une montée en qualification des emplois (progression des cadres et des professions intermédiaires, baisse tendancielle des ouvriers et employés qualifiés). Plus rapide, le mouvement de hausse de l’éducation qu’a connu la France jusqu’au milieu des années 90 provoque une élévation du niveau de diplôme des actifs (progression forte des niveaux IV, III et II-I, recul des niveaux VI, stabilité des niveaux V). Au fil des générations, le curseur de la qualification se déplace vers le haut. Il en résulte une évolution en profondeur des représentations sociales de la qualification et de la compétence, perceptibles dans l’ensemble des secteurs, à l’instar de la métallurgie (5)

Une lecture « inversée » des enquêtes Génération permet en outre d’étudier la question de l’alimentation des emplois dans certains secteurs d’activité.

Les enquêtes Génération interrogent les jeunes trois années après la fin de leurs études et permettent de reconstituer leur parcours en début de vie active. Elles visent notamment à décrire comment l’ensemble d’une génération intègre les différents secteurs d’activités. Il est ainsi possible de connaître les choix de recrutement des employeurs par niveaux, spécialités ou filière de formation (6). Mais ces enquêtes permettent également d’inverser la perspective en s’intéressant aux emplois et en regardant qui sont les jeunes qui les occupent. Cette approche permet d’établir une cartographie des modalités de gestion de l’emploi des débutants, par exemple pour les entreprises d’un secteur donné (7). Elle correspond généralement assez bien aux préoccupations des branches soucieuses des problématiques de renouvellement de la main-d’œuvre dans leur secteur. A ce titre, une étude réalisée à la demande de l’observatoire des métiers de l’hôtellerie restauration (8) a permis de constater que près de deux emplois sur trois du secteur sont occupés par des jeunes n’ayant pas reçu de formation initiale dans la spécialité, ce qui interroge la branche sur les priorités à établir entre formation initiale et formation continue. Une autre étude, réalisée cette fois pour le compte de la DGESCO sur deux bacs pro industriels (carrosserie ; équipements et installations électriques) visait, à regarder l’origine des jeunes qui occupent les emplois ciblés a priori par chacun des deux diplômes et à élucider les choix des employeurs en matière de recrutement (9).

Enfin plus récemment deux études, l’une portant sur le niveau V dans les champs du sport et de l’animation a permis de s’interroger sur la place qu’occupe ce niveau de qualification dans l’accès au métier d’animateur et sur les parcours de formation qui conduisent à ce type d’emploi.(10) L’autre étude porte sur l’évolution des métiers et l’alimentation des emplois non cadres dans les entreprises des industries chimiques(11).

 

(*) Christophe Guitton, ex.chef du département Département travail, emploi, professionnalisation (DTEP), et Mickaële Molinari, chargée d'études au DTEP, Céreq.

 

Bibliographie

(1) Des formations pour quels emplois ?
 Jean-François Giret, Alberto Lopez, José Rose. Paris : La Découverte, 389 p. (Recherches)

(2) Typologie sectorielle des modes de gestion de la main-d'oeuvre
D'Agostino, Alexandra. Net.Doc, n° 157, 2016, 50 p.

(3) Panorama sectoriel de la relation formation-emploi. Une exploitation des portraits statistiques de branche
 Dominique Fournié, Christophe Guitton, Nef n° 31, juillet 2008. p 60
(4) Des emplois plus qualifiés, des générations plus diplômées : vers une modification des normes de qualification
 Dominique Fournié. Christophe Guitton. Bref, n° 252, mai 2008.
(5) Tendances d' évolution de l'emploi et des qualifications dans la métallurgie
 Alexandra d’Agostino et Christophe Guitton, Bref, n° 239, mars 2007.
(6) Regard sectoriel sur l'insertion professionnelle des jeunes
 Source : enquête génération 92
 Desgoutte Jean-Pierre, Giret Jean-François. Collection Documents, n° 153, série Observatoire, 2000, Marseille : Céreq, 197 p.
(7) Modes de recours à la main-d'oeuvre juvénile et filières de stabilisation des débutants dans les IAA
 Lamanthe Annie. Notes de travail Génération 92 ; n° 15- 2001. Marseille : Céreq. 30 p.
(8) L’insertion des jeunes dans l’hôtellerie-restauration
 Mickaële Molinari. Net-doc, n° 73. Octobre 2010.
(9) « Les baccalauréats professionnels de l’industrie à la veille de la réforme » Focus sur l’électrotechnique et la réparation des carrosseries. Paris : Ministère de l'Education nationale, 2 tomes - (CPC études n° 2) .

(10) Etude sur le niveau V dans les champs du sport et de l'animation
Molinari-Perrier, Mickaële. Net.Doc, n° 147, 2016, 94 p.

(11) Evolution des métiers et alimentation des emplois non-cadres dans les entreprises des industries chimiques. Résultats d'une enquête par questionnaire sur les besoins actuels et futurs de recrutement.
Séchaud, Frédéric (dir.), Marseille, Céreq, 2015. 68 p.

Article écrit en octobre 2016.

Les autres publications sur cette thématique peuvent se consulter ici.

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