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Jean‐Louis Paulet, directeur
du CAUE*

 

Jean-Louis Paulet, idem

Jacques Porte, architecte urbaniste de l'État

 

 

(*) Conseil de l'Architecture,  de l'urbanisme et de l'environnement (CAUE), Gers.  
     

Adapter les formations du bâtiment aux objectifs de développement durable

Un bac pro dédié au patrimoine nourrit la réflexion

 

par Paul Kalck (Contact)

 

A bien des égards, les idées qui ont présidé à la création d’un diplôme dédié à la restauration du patrimoine sont utiles à une réflexion sur les orientations en matière de développement durable.
 
Créé en 2008, le baccalauréat professionnel interventions sur le patrimoine bâti (bac pro IPB) fait suite à la conjonction de deux chantiers menés par le Céreq :
- la conduite d’études sur les besoins en qualifications dans la conservation du patrimoine architectural ;
- l’animation de groupes de réflexion sur le « Devenir des métiers » au sein des instituts des métiers de l’AOCD (association ouvrière des compagnons du Devoir).
La réflexion sur le verdissement du secteur gagnerait à prendre en compte les idées et les orientations qui ont présidé à cette création.

  •  Associer technologies anciennes et technologies nouvelles, et non pas les opposer :
    Les techniques nouvelles ne rendent pas nécessairement obsolètes les anciennes. Ce principe devrait guider toute intervention d’amélioration énergétique d’un bâti existant afin de préserver l’écosystème de ces édifices. Considérer que les technologies constituent un vivier unique dans lequel puiser, quitte à les revisiter à la lumière des connaissances scientifiques actuelles, semble parfaitement adapté à un objectif de développement durable.
  •   Des compétences élargies pour répondre à un projet global :Les compétences méthodologiques sont au cœur des métiers de la restauration. Elles occupent une grande place dans le bac pro IPB : identification du bâti, analyse de l’état sanitaire de l’ouvrage, vérification de la compatibilité des matériaux, préservation de l’authenticité, réversibilité des interventions, gestion des interfaces entre les corps d’état… S’ils sont bien maçons, charpentiers, ou couvreurs, les titulaires du diplôme ont des connaissances dans les deux autres spécialités. Des compétences méthodologiques de même nature doivent être mobilisées lorsqu’on envisage des constructions devant répondre à des exigences en matière de développement durable. Assurément, il faut sur les chantiers, plus de coopération entre métiers, et en formation plus de passerelles et d’ouverture vers les niveaux supérieurs.
  •  Conserver le patrimoine, créer celui de demain : une même démarche culturelle.
    Conserver le patrimoine architectural nécessite de comprendre les édifices en les considérant comme des projets, où l’homme définit ses rapports avec la société, les connaissances scientifiques et techniques à sa disposition, les ressources de l’environnement (matière, climat, énergies).La notion de patrimoine ne désigne pas autre chose que notre capacité à lire et à respecter dans le bâti, la trace de ces relations. Culture et patrimoine ne font qu’un.

Cette démarche est riche d’enseignement pour le secteur de la construction qui a à redécouvrir, dans un contexte nouveau illustré par les termes de « développement durable », comment concilier qualité architecturale et qualité environnementale ?Les professionnels de la restauration et ceux de l’éco-construction manifestent le même intérêt pour les matériaux naturels, la réappropriation de techniques traditionnelles, la coopération avec les autres corps d’état et les acteurs en amont de la filière. Cela peut faire croire à une proximité entre restauration (assimilée à l’usage de techniques anciennes) et écoconstruction.
Toutefois le verdissement du secteur présente à l’heure actuelle de nombreuses alternatives : réhabilitation énergétique du bâti existant ou nouveau mode constructif fortement industrialisé ; meilleure gestion des échanges thermiques et hygrométriques ou production d’énergies alternatives aux énergies fossiles ; construction de bâtiments high-tech ou low-coast. Cela gêne l’identification des évolutions à envisager pour les métiers, les qualifications et les formations.
La restauration du patrimoine a su se doter d’une philosophie exprimée dans des chartes successives. Le développement durable dans le bâtiment doit aussi préciser ses orientations. 

 

 

Le bâtiment se met au vert.  Comment transformer les approches, les métiers puis les formations en respectant le patrimoine ?

Le Grenelle de l’environnement (2007) a mis l’accent sur la responsabilité de la construction et de l’utilisation des bâtiments dans la consommation d’énergie et la production de gaz à effet de serre. La nécessité d’améliorations tangibles explique qu’on ait alors étendu aux bâtis existants des normes de performances énergétiques initiées dans un autre contexte pour la seule construction neuve. Le taux du renouvellement du parc immobilier étant évalué à 1 ou 2% selon les sources, on ne peut en effet espérer vite enregistrer des résultats substantiels si l’on n’intervient pas sur l’existant. Saura t-on définir des priorités, trouver des solutions techniques adaptées, mobiliser les compétences, organiser de façon équilibrée les deux versants de cette politique (amélioration des performances énergétiques des constructions neuves et réhabilitation énergétique de l’existant) ?

  • Les qualités bioclimatiques et les atouts environnementaux du bâti ancien (en gros d’avant-guerre) sont méconnus, et cette situation pourrait perdurer. Alors que seules les « trente glorieuses » ont vu se construire de véritables passoires thermiques, on persiste trop souvent à considérer seulement deux époques : après 1975 (voire 1990) où la politique d’économie de l’énergie a conduit à mieux isoler les bâtiments, et avant cette date où tous les bâtiments se caractérisaient par leur forte consommation d’énergie. C’est ignorer que la rareté des équipements de chauffage ont conduit nos aînés à accorder de l’importance à la conception bioclimatique de leur habitat. Le bâti ancien regorge en réalité de solutions peu coûteuses qui pourraient se révéler fécondes au stade de l’éco-conception des bâtiments.

Voir  la vidéo Jacques Porte, architecte des bâtiments de France : Patrimoine et développement durable.

  • Les logiciels de calcul des performances énergétiques mis sur le marché n’ont pas été conçus de façon à prendre en compte les qualités du bâti ancien tant en ce qui concerne le confort d’hiver que le confort d’été. En confrontant les résultats donnés par ces logiciels à la consommation réelle d’un échantillon de bâtiments, une étude BATAN réalisée par le CETE de l’Est a montré que ces logiciels sous-estimaient les performances énergétiques du bâti ancien. Une étude complémentaire ATHEBA n’a pas permis de déboucher sur l’adaptation de ces logiciels. Conclusion : on ne sait calculer les performances énergétiques d’un bâtiment que s’il est récent. Le guide de diagnostic de performance énergétique a le grand mérite d’attirer l’attention sur le cas spécifique du bâti ancien, il ne va pas jusqu’à proposer une démarche spécifique. Ce n’est pas suffisant pour éviter le risque de préconisations inappropriées en matière de réhabilitation énergétique.

Consulter le rapport " Connaissance des bâtiments anciens et économies d’énergie". Cette étude s’inscrit dans le cadre des travaux de transposition de la directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments existants.

  • L’oubli qui touche l’usage des matériaux naturels, la maîtrise des techniques traditionnelles, la connaissance des anciennes constructions et de leur écosystème bien spécifique, ne peut conduire qu’à des détériorations. Bien que le bâti d’avant-guerre représente près des deux tiers du parc immobilier et l’intervention sur le bâti existant environ la moitié du chiffre d’affaires du bâtiment, les entreprises interviennent en construction neuve ou en entretien - réhabilitation selon les opportunités et la conjoncture. Peu en font leur domaine d’excellence. Cela s’explique. La création des diplômes nationaux se confond avec la période de reconstruction d’après-guerre où l’Etat encourage l’industrialisation du secteur. Aussi les nouveaux diplômes tendent à bannir les méthodes anciennes et les techniques régionales au profit des nouveaux matériaux et des techniques contemporaines validées par les DTU (documents techniques unifiés). Les professionnels des trente glorieuses ont donc souvent rompu avec la tradition de leur métier, et s’il y a ensuite un sursaut de la part des nouvelles générations, l’offre de diplômes ne l’a accompagné que faiblement.
  • Les erreurs commises à l’occasion d’entretien ou de réparation de ces édifices ou du renforcement de leur isolation après le premier choc pétrolier, ont permis de découvrir la notion d’écosystème des bâtiments et d’expliquer pourquoi on intervient différemment sur des bâtiments anciens et sur des bâtiments contemporains. Les premiers utilisent des matières naturelles de proximité. Leur structure, plutôt souple, admettent des déformations. Leurs parois, poreuses, permettent une hygro-régulation naturelle. Ces constructions répondent à des principes bioclimatiques. Leur implantation tient donc de l’exposition aux vents dominants, on prévoit des espaces-tampons et cherche à optimiser les qualités d’inertie thermique des parois dans un objectif de climatisation. La construction des seconds recourt à des matériaux composites, préfabriqués dans des ateliers industriels éloignés des chantiers. Leur structure est rigide et les parois, étanches, doivent demeurer sèches. Les constructions contemporaines tiennent d’abord compte de la disponibilité et du coût du foncier, cherchent à optimiser le volume habitable. Appliquer au bâti ancien les solutions énergétiques conçu pour le bâti contemporain ne peut que lui faire perdre ses qualités voire dans certains cas d’occasionner sa destruction.
  • Pour satisfaire aux normes de performance énergétique, on entend souvent qu’une nouvelle étape d’industrialisation de la construction est nécessaire. C’est la politique menée après-guerre et on devrait en faire rétrospectivement un bilan. Quelles peuvent être les implications sur le volume et la qualification de la main d’œuvre, le transport de marchandises sur longue distance, les coûts d’entretien des édifices et de leurs équipements, la standardisation des constructions ? Puisque l’on retrouve dans la loi Grenelle 2 le projet de « mettre en œuvre la rupture technologique dans le neuf » (cité dans « les métiers du bâtiment à l’heure du développement durable » AFPA – Alternatives économiques, octobre 2011, page 48), faut-il envisager une dissociation plus nette encore entre métiers et nouvelles qualifications ?

Faudra t-il apprendre de nouveaux gestes pour utiliser nouveaux matériaux et équipements ? Sans doute, mais est-il besoin de développement durable pour que nouveaux matériaux et nouvelles technologies envahissent les métiers et se diffusent dans tous les domaines d’activités ?

Plutôt que de mettre l’accent sur les savoirs procéduraux et le soin à porter à l’exécution, ne devrait-on pas insister sur la nécessité d’acquérir de nouveaux savoirs scientifiques pour mieux exploiter les qualités des matières naturelles et mieux concevoir nos bâtiments, de développer des aptitudes au diagnostic, au travail collaboratif et à l’innovation ?

Paul Kalck (Contact)

 

Etudes et groupes de réflexion Céreq

Le marché architectural, un marché en construction, Bref n°183
Les besoins en qualifications dans la conservation du patrimoine architectural

Réponses aux besoins en qualifications pour la conservation du patrimoine architectural, Net-doc n°10,

Emploi et formation dans la restauration du patrimoine architectural : la couverture, Net-doc n° 18.

 

Groupes de réflexion « Devenir des métiers »

Décrire les métiers : les savoir-faire de différents métiers du bâtiment et leur évolution, Nef N°27.

 

 

A propos du bac pro Interventions sur le patrimoine bâti

Exemples de chantiers d'apprentissages .

 

Mondial_2011-(74)-(2)

Construction d’une arche en pisé avec utilisation de
 briques adobe pour l’arc. Elles sont hourdées à la
 terre. Démonstration lors du Mondial des Métiers à
 Lyon en 2011.

IMG_1153 (2)

Réfection d’un mur en pierre au mortier de chaux.

Chantier_M_C-(15)-(2)

Piquage d’un enduit avant réfection sur un mur de
 pierres datant d’environ 600 ans. Les pierres ont
été hourdées à la terre

Récup_vieux_matériaux (2)

Tri, stockage de vieux matériaux en vue de leur réemploi.

Consulter le site dédié au bac pro Interventions sur le patrimoine bâti
Implantation des sections IPB

 

Aperçu sur le titre professionnel d’ouvrier polyvalent de restauration du patrimoine (OPRP).

rapportdossiertechnique

Conçu par un architecte du patrimoine, ancien directeur du CAUE du Gers, ce titre de niveau V prend pleinement en compte cette dimension qui motive les stagiaires en leur ouvrant des perspectives d’approfondissement de leur métier même s’ils sont appelés à débuter en bas de l’échelle.

Au jury de fin de formation, les stagiaires soutiennent devant un jury de professionnels, les rapports de stages qu'ils ont rédigés, en appuyant leur présentation au moyen d’une maquette reproduisant l’édifice et les désordres qu’ils comportent. Ces rapports, en deux parties (dossier technique, dossier plan) portent sur l’étude d’un bâtiment du patrimoine de pays à restaurer, choisi par le stagiaire.

La consigne est de :

- caractériser le bâti, les matériaux utilisés, les techniques constructives,

- d’observer et de décrire les désordres,

- de rassembler un ensemble d’observations permettant de valider les hypothèses sur les causes des dégradations,

- de proposer des interventions de remise en état précisant la nature des interventions, les précautions à prendre, le phasage des interventions et les modalités de leur mise en œuvre.

Le jury interroge le candidat de manière à porter un jugement sur la pertinence du diagnostic proposé et à vérifier si celui-ci a bien envisagé les interventions adaptées à la situation et si la façon dont il envisage la mise en œuvre est satisfaisante du point de vue de la sécurité et du développement durable.

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