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L’entrée sur le marché du travail des jeunes de la voie professionnelle rénovée

Publié le 2 juillet 2018

L’entrée sur le marché du travail des jeunes de la voie professionnelle rénovée

Valérie Ilardi, Olivier Joseph, Emmanuel Sulzer

  • Céreq Bref n°365
  • juillet 2018

enquête génération 2013, Bac pro, réforme voie professionnelle, enseignement secondaire

Parmi les sortants de la Génération 2013, se trouvent, pour la première fois, les détenteurs du nouveau baccalauréat professionnel en trois ans. Cette réforme, qui réorganise la voie professionnelle, interroge autant les parcours éducatifs que les élèves accomplissent désormais que les trajectoires d’emploi que vont connaître les sortants de cette filière rénovée. En la matière, il s’avère que, bien que plus nombreux, les bacheliers professionnels conservent une place bien identifiée dans les organisations productives.

L’enquête 2016 auprès des sortants de la Génération 2013 constitue la première opportunité d’analyser l’entrée sur le marché du travail des sortants du baccalauréat professionnel en trois ans tel qu’institué par la réforme de la voie professionnelle intervenue en 2009. Auparavant préparé en quatre ans, soit deux années conduisant au brevet d’études professionnelles (BEP)* suivies de deux années menant au baccalauréat, le nouveau bac pro se prépare, comme les baccalauréats généraux et technologiques, en trois ans à l’issue de la classe de troisième.

Le BEP disparaît comme voie de formation

Dans le même temps, le BEP disparaît en tant que voie de formation et ne subsiste que comme diplôme intermédiaire délivré aux élèves qui atteignent la seconde année du bac pro*. Cette réforme modifie en profondeur l’organisation de l’enseignement professionnel secondaire et, corrélativement, les parcours que vont accomplir les jeunes au sein de ce système. En conséquence, on peut aussi s’interroger sur les trajectoires que vont connaître les sortants de cette voie professionnelle rénovée sur un marché du travail auquel la filière destine encore majoritairement ses élèves.

Le bac pro en trois ans, une nouvelle organisation de la voie professionnelle

Globalement, les flux de sortants du secondaire professionnel évoluent assez peu entre l’avant et l’après-réforme, mais la répartition interne des élèves s’en trouve bouleversée en profondeur. Ainsi la disparition du BEP conduit à un doublement des effectifs de bac pro : les flux d’élèves passent ainsi de moins de 200 000 en 2005 à plus de 500 000 en 2010, tandis que ceux de CAP* passent sur la période de 90 000 à 115 000 (selon les chiffres de la DEPP).

Chiffre clé

36% des primo-sortants de formation initale sont issus de l'enseignement secondaire professionnel

Dans le même temps, le raccourcissement d’une année de la formation de bac pro produit mécaniquement un rajeunissement des cohortes : la part des élèves de 15 ans et moins augmente ainsi de 10 points de pourcentage. Parmi les primo-sortants de formation initiale des Générations 2010 et 2013, environ 250 000 jeunes sortent d’une formation de l’enseignement secondaire professionnel, soit 36% de l’ensemble des sortants. Les jeunes ayant préparé un CAP représentent plus du tiers d’entre eux et les bacheliers professionnels près de la moitié. Ces derniers ont vu leur poids relatif s’accroître en 2013 par rapport à 2010, du fait, à la fois, de l’augmentation des effectifs et d’une probabilité plus élevée pour un élève entrant en voie professionnelle d’obtenir le bac pro dans sa version rénovée (selon L’état de l’école 2017).

Une "dualisation" de la voie professionnelle

En conséquence de cette réforme, de nouveaux clivages au sein de l’enseignement professionnel secondaire se font jour à l’issue de l’orientation après la classe de troisième. La filière conduisant au niveau CAP accueille de plus en plus d’élèves issus de SEGPA* : 86% d’entre eux s’y orientent à l’issue de la troisième, et ils sont de fait pratiquement absents de la filière bac pro. À l’inverse, les entrants en seconde professionnelle (la première année du nouveau bac pro, donc) sont désormais quasi-systématiquement issus de troisième générale ou technologique, dans un mouvement que l’on pourrait qualifier de « dualisation » de la voie professionnelle. Dans ce contexte, on peut faire l’hypothèse que, comme le soulignent Troger, Bernard et Masy, « la réforme, en augmentant significativement le nombre de bacheliers dans chaque génération, accentue la marginalisation de ceux qui n’obtiennent pas le bac », et s’interroger sur le devenir des sortants de niveau V en regard de celui des élèves du nouveau bac pro.

Les trajectoires de sortants de la voie professionnelle

 

Observons à présent l’impact de cette nouvelle organisation de l’enseignement professionnel sur l’entrée en emploi des jeunes qui le quittent.

Des trajectoires contrastées sur le marché du travail

Les premières années de vie active des sortants de formation professionnelle secondaire à partir de 2013, donc dans une conjoncture économique où s’amorce une légère reprise, se révèlent au premier abord contrastées. Si 46% d’entre eux ont connu une trajectoire d’accès durable à l’emploi (contre 39% des sortants du secondaire général), 21% ont suivi une trajectoire de maintien aux marges de l’emploi, bien que dotés d’une qualification a priori reconnue par les employeurs. Force est de constater qu’un jeune sur dix n’a pu se maintenir dans l’emploi occupé en début de vie active et se retrouve en fin de période dans une situation de non-emploi.

Au printemps 2016, six jeunes de la Génération 2013 sur dix travaillent, un sur quatre recherche un emploi et un sur vingt est inactif. Par ailleurs, 12% des jeunes n’ont même jamais travaillé au cours des trois premières années après leur sortie du système éducatif, de tels cheminements hors de l’emploi concernant davantage les diplômés de niveau V* que ceux de niveau IV*. Il faut garder à l’esprit que les sortants de la voie professionnelle, en particulier dans les domaines de la production, sont nombreux (un sur quatre environ) à débuter leur vie professionnelle en tant qu’intérimaires, quand leurs homologues formés dans les domaines du tertiaire sont massivement recrutés sur d’autres types d’emploi à durée limitée. Ces formes de mise au travail des jeunes débutants expliquent la forte instabilité constatée dans leurs débuts de parcours professionnel.

Le niveau de formation constitue, une fois encore, un atout pour une insertion plus réussie

Les jeunes préparant un baccalauréat professionnel ont suivi des trajectoires plus favorables que celles des sortants de niveau V*, puisque 58% d’entre eux connaissent une trajectoire d’accès durable ou progressif à l’emploi tandis que 21% se maintiennent aux marges de l’emploi. Les sortants de CAP, eux, rencontrent plus de difficultés. Comparés à leurs condisciples formés au niveau IV* (bac pro), ils sont un peu moins dans une trajectoire d’accès durable ou progressif à l’emploi (52%) et se trouvent davantage aux marges de l’emploi au cours des trois ans (26%).

Chiffre clé

58% des bacheliers professionnels connaissent un accès durable ou progressif à l'emploi, contre 52% des sortants de CAP.

 

Par ailleurs, dans ce contexte de pénurie d’offres d’emploi, sortir de formation avec un diplôme protège des difficultés d’insertion durables. Parmi les diplômés du secondaire, 70% ont suivi une trajectoire d’accès durable ou progressif à l’emploi (avec un accès rapide voire immédiat à celui-ci). A contrario, seul 42% des jeunes entrés sur le marché du travail suite à un échec au diplôme ont connu ce type de trajectoire. En revanche, un tiers d’entre eux se sont davantage trouvés aux marges de l’emploi (soit 22 points de plus que les titulaires d’un diplôme).

En outre, en dépit d’un recul des emplois dans le secteur industriel, il apparait que les jeunes formés dans ces spécialités ont une meilleure insertion, qu’ils aient préparé un CAP ou un bac pro. Si leur parcours est tout autant marqué par le chômage et l’inactivité, ils sont nettement plus nombreux (+25 %) à faire l’expérience d’une trajectoire d’accès durable à l’emploi que leurs homologues issu-e-s de formations du tertiaire (bien plus souvent des jeunes femmes). Ces dernier-e-s ont plus fréquemment repris leurs études, éventuellement suite à ces difficultés rencontrées pour s’insérer sur le marché du travail.

Sortants de CAP : moins en emploi mais plus souvent qualifiés

Les prémices d’une reprise économique à l’entrée sur le marché du travail de la Génération 2013 ne semblent pas avoir préservé les jeunes de la précarité, ce dont témoigne le taux élevé de jeunes ne se trouvant ni en emploi, ni en formation (33%, contre 34% pour la Génération 2010). Parmi les sortants du secondaire de la Génération 2013, 24% ont connu un emploi de très courte durée (moins d’un mois), soit sept points de plus que l’ensemble de la Génération, et en nette progression par rapport à la Génération 2010 (16%).

Chiffre clé

64% des diplômés de la voie professionnelle exercent un emploi qualifié

 

Seulement la moitié des jeunes au travail sont en emploi à durée indéterminée (EDI)*. Cette précarité se constate également par la part élevée des jeunes en situation de sous-emploi* (15%). La norme d’emploi* – EDI et à temps plein – ne concerne que quatre jeunes sur dix. Les détenteurs d’un CAP ou d’un baccalauréat professionnel présentent des pourcentages similaires et proches de l’ensemble. Les sortants sans diplôme se démarquent, comme à l’accoutumée, par leur situation moins favorable : 27% occupent un emploi dans la norme et 21% sont en sous-emploi. Cependant, les compétences dont attestent les diplômes de la voie professionnelle s’avèrent reconnues par les employeurs puisque 64% de leurs titulaires exercent un emploi qualifié.

Une inversion de tendance par rapport à la Génération 2010

Toutefois, des disparités s’observent selon le domaine de spécialité de formation mais également par niveau de diplôme. Ainsi, fait notable par rapport aux observations de la Génération 2010, en comparaison avec les diplômés de niveau V (CAP), les bacheliers professionnels de la Génération 2013 sont plus fréquemment en emploi (69% contre 64%) mais accèdent moins aux emplois qualifiés (61% contre 65%). Il s’agit d’une inversion de tendance par rapport à la Génération 2010, où les diplômés de CAP étaient qualifiés à 58% contre 62% des bacheliers professionnels. Ceci peut s’expliquer par une part plus importante d’apprentis en filière CAP, avant mais plus encore après la réforme (cf. encadré ci-dessous) : on compte aujourd’hui 53% d’apprentis en filière CAP contre 14% en bac pro. À diplôme donné, l’apprentissage constitue non seulement une protection contre le chômage mais aussi un rempart contre la non-qualification.

Une restructuration des flux d’apprentis* dans le système de formation

Le passage au bac pro en trois ans s’est accompagné d’une lente décrue des flux d’apprentis dans l’enseignement secondaire : entre 2010 et 2016, ce sont 40 000 jeunes de filière CAP et 17 000 jeunes de baccalauréat professionnel qui ont disparu des effectifs de CFA (RERS, 2017). Au sein des flux de sortants du secondaire tels que saisis par l’enquête Génération, cette évolution se traduit par une baisse globale de 21% des effectifs d’apprentis, à la fois en CAP et en début de cycle du baccalauréat professionnel, au profit de formations plus spécifiques (brevet professionnel, diplôme en santé-social…).
Les parcours en apprentissage apparaissent moins linéaires que ceux effectués dans la voie scolaire : en première année de bac pro, les apprentis ne sont que 43% à sortir directement de classe de troisième, alors que c’est le cas de 95% des élèves de Lycée Professionnel. On peut supposer que nombre d’employeurs hésitent à recruter des apprentis très jeunes et à les suivre sur la durée des trois années du nouveau bac pro, expliquant pour une part la concentration croissante des apprentis dans les formations de niveau V.

Bac pro : meilleur accès à l’emploi sans garantie de stabilisation

Une comparaison entre les diplômés de bac pro avant la réforme et les néo bacheliers serait légitime. Cependant, l’interprétation induite requiert beaucoup de précaution car ces deux populations diffèrent : d’une part par leurs caractéristiques intrinsèques, les premiers ayant fait la démarche d’obtenir un baccalauréat après la réussite au BEP alors que ceux d’aujourd’hui font l’expérience d’un cycle unique ; d’autre part par le contexte conjoncturel au moment de leurs premières expériences professionnelles. Dans les faits, au sein de chaque Génération des écarts s’observent dans la propension à occuper un emploi « typique »* (un emploi à durée indéterminée à temps plein) à la date d’enquête entre les catégories de diplômes.

La réforme de la voie professionnelle rend problématique la comparaison des résultats de Génération 2013 avec ceux de la précédente enquête : en effet, outre l’impact de la conjoncture économique, les bacheliers professionnels sont plus nombreux à se porter sur le marché du travail, induisant potentiellement une concurrence accrue pour l’accès aux emplois. Il est également difficile de déterminer dans l’absolu l’impact qu’a pu avoir le raccourcissement du cursus sur les compétences des diplômés.

À caractéristiques sociodémographiques données, les bacheliers professionnels ont une plus forte probabilité d’être en emploi trois ans après la fin des études que les diplômés de CAP ; pour autant, une fois en emploi, l’accès à un emploi typique (tel que défini ci-dessus) ne leur est pas plus probable (44% contre 42%). Si le baccalauréat professionnel positionne mieux ses détenteurs dans la file d’attente des emplois que les titulaires d’un CAP, leurs conditions d’emploi en matière de statut et de temps de travail ne sont pas meilleures (notamment par rapport aux CAP préparés par apprentissage).

structure des sortants de l'enseignement secondaire professionnel

 

conditions d'emploi 3 ans après la sortie du système éducatif

 

Au final, bien que nettement plus nombreux qu’auparavant, les bacheliers professionnels ne semblent pas reléguer les diplômés de niveau inférieur sur d’autres formes d’emploi ; la politique consistant à former davantage de bacheliers dans l’enseignement professionnel n’apparaît pas pénalisante pour l’insertion des jeunes de la voie professionnelle. En revanche elle ne permet pas de contrer la dégradation tendancielle de la qualité des emplois occupés à ce niveau.

Des diplômes professionnels toujours pertinents pour l'accès au marché du travail, mais aussi aux filières STS

L’impact de la conjoncture sur l’insertion des sortants de 2013 ne doit pas être surestimé, notamment au vu de la constance des performances des BTS sur le marché du travail. Ce sont davantage semble-t-il les recompositions du secondaire professionnel qui modifient les conditions d’insertion : nombre croissant de bacheliers entrant simultanément sur le marché, poids relatif des apprentis plus important qu’auparavant dans la voie des CAP de la production. Mais si l’emploi à durée indéterminée tend à se raréfier, le rôle des diplômes professionnels dans l’accès à la qualification ne semble pas se démentir. L’enseignement professionnel secondaire est affecté en tant que système par la réforme du bac pro, sans pour autant que celui-ci perde de sa pertinence en tant que diplôme d’accès au marché du travail mais aussi, de plus en plus, à l’enseignement supérieur court.

Le CAP, horizon des collégiens en difficulté

Au-delà des indicateurs d’insertion tendanciellement stables, la réforme de la voie professionnelle a modifié en profondeur les équilibres internes aux différents niveaux de diplôme. La masse des bacheliers professionnels se scinde désormais entre ceux qui poursuivent vers les STS et ceux qui entrent dans la vie active. Le CAP devient ainsi l’horizon des collégiens les plus en difficulté, à l’exception de ceux auxquels le capital social a ouvert les portes de la formation par apprentissage et qui vont trouver dans celle-ci une voie d’accès à l’emploi qualifié.

 

Glossaire

SEGPA • Section d’enseignement général et professionnel adapté
CAP • Certificat d’aptitude professionnelle
BEP • Brevet d’études professionnelles
Bac pro • Baccalauréat professionnel
BTS • Brevet de technicien supérieur
DEPP • Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance

Niveau V • Préparation d’un diplôme de formation professionnelle courte, type CAP.
Niveau IV • Préparation d’un diplôme de formation longue, type baccalauréat ou brevet professionnel.
Niveau III • Préparation d’un diplôme de niveau bac + 2, type BTS ou DUT.
Niveaux II et I • Préparation d’un diplôme de niveau égal ou supérieur à bac+3.

Apprentis • Les apprentis sont théoriquement des jeunes âgés de 16 à 25 ans qui préparent un diplôme de l’enseignement professionnel ou technologique (ou une certification) dans le cadre d’un contrat de travail de type particulier, associant une formation en entreprise (sous la responsabilité d’un maître d’apprentissage) et des enseignements dispensés dans un CFA. Des dérogations sur la limite d’âge sont possibles, en cas d’enchaînement de formations en apprentissage, de reprise d’un commerce et également pour les personnes reconnues en tant que travailleur handicapé. (Source: Repères et références statistiques (RERS), DEPP, 2017).

EDI • Emploi à durée indéterminée (CDI, fonctionnaire et emploi non salarié)
Emploi typique • Emploi à durée indéterminée et à temps plein.
Un jeune est considéré en sous-emploi s’il occupe un emploi à temps partiel et déclare souhaiter travailler à temps plein.
Les emplois qualifiés regroupent les catégories socioprofessionnelles d’employés et d’ouvriers qualifiés ainsi que les professions intermédiaires.

CITER CET ARTICLE


Valérie Ilardi, Olivier Joseph, Emmanuel Sulzer, L’entrée sur le marché du travail des jeunes de la voie professionnelle rénovée, Céreq Bref, n°365, 2018, 4p.
http://www.cereq.fr/publications/Cereq-Bref/L-entree-sur-le-marche-du-travail-des-jeunes-de-la-voie-professionnelle-renovee
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