Le travail invisible des lycéen·nes. Ces élèves qui cumulent études et activités rémunérées

Céreq Bref, n° 483, 24 Mars 2026, 4p.

Restauration, livraison, revente en ligne ou emplois familiaux, petits boulots déclarés ou informels : loin d'être homogène, le travail lycéen relève d'une véritable mosaïque sociale et économique. Si ses causes peuvent varier selon les profils et contextes familiaux, ses effets sur les parcours scolaires et biographiques peuvent être corrélés à ses conditions d’exercice, voire à son mode d’appréhension par l’institution scolaire. Pourtant, ce phénomène reste mal connu et souvent minimisé par la communauté éducative, qui n’en prend connaissance que lorsque la fatigue, l’absentéisme ou la chute des résultats le rendent visible. Ce Céreq Bref livre les premiers résultats d’une enquête exploratoire et qualitative, qui met en lumière un aspect de la vie lycéenne encore peu visible dans les établissements.

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Le travail-lycéen : une réalité hexagonale

La notion de « travail lycéen » retenue ici désigne toute forme d’activité formelle, informelle (emploi non déclaré) et illégale (par nature, comme le trafic de stupéfiants ou la prostitution) donnant lieu à une contrepartie, monétaire ou autre. L’apprentissage et l’alternance ont été délibérément écartés de cette recherche dans la mesure où l’articulation études/travail y est un procédé pédagogique encadré par le système éducatif. Leur prise en compte aurait ainsi biaisé l’enquête même si, pour autant, une partie des apprenti·es et alternant·es sont sans doute concerné·es par le phénomène du travail à côté des études.

Nos résultats de terrain et en premier lieu, les entretiens conduits auprès des élèves, établissent clairement que le travail des lycéen·nes existe dans tous les établissements enquêtés, toutes voies et filières confondues, de la classe de seconde à celle de terminale. 

De fait, les analyses préliminaires de la première vague d’enquête par questionnaire confirment nettement l’importance du phénomène. En effet, sur les plus de 6 000 répondants au printemps 2025, près d’un quart des élèves, et près d’un·e lycéen·ne sur trois en voie professionnelle, déclare exercer une activité rétribuée durant l’année scolaire (soir, week-end et vacances scolaires hors vacances d’été).

 

 
 

Un impensé pour les acteurs des politiques éducatives françaises

Cependant, le phénomène reste peu connu de la communauté éducative. Lorsqu’il est évoqué, ce n’est qu’au prisme de ses interférences négatives avec la scolarité. « À savoir que quand on abordait, par exemple, en conseil de classe, le problème de l’absence de certains élèves ou du fait qu’ils soient extrêmement fatigués en arrivant en classe, revenaient des professeurs les informations que oui mais un tel, lui, travaillait tard le soir » (Proviseure). Peu des professionnel·les interrogé·es disent s’être posé la question de son existence. Le sujet n’est pas tabou, mais il est présenté comme étranger aux enjeux scolaires, relégué à des dimensions biographiques et supposé ne concerner qu’une infime partie des élèves. S’il est appréhendé, c’est le plus souvent à l’occasion d’une baisse des résultats, d’une fatigue récurrente ou de comportements absentéistes de l’élève concerné·e, ou qu’il est évoqué par le biais de ses camarades (par exemple par les délégués lors des conseils de classe), voire parce qu’il apparait fortuitement (un élève se présentant dans l’établissement dans sa tenue de livreur, un autre évoquant son salaire à l’occasion d’un cours d’économie,…).

Quel que soit l’établissement, le travail lycéen s’avère largement sous-estimé par l’ensemble des professionnel·les enquêté·es. À l’évocation d’enquêtes anciennes estimant à près de 20 % la proportion de lycéen·nes concerné.es, nos interlocuteur·ices sont, le plus souvent, très surpris. Le travail des lycéen·nes est perçu quasi systématiquement comme minoritaire au sein de leur établissement. « Effectivement, même si je ne m’étais jamais vraiment penchée dessus, je n’y avais jamais vraiment pensé en tant que tel, mais c’est oui j’ai plusieurs élèves qui me disent avoir déjà travaillé – qui me disent travailler aussi, un petit peu » (Enseignante).

Néanmoins, quand l’évocation de son existence intervient en cours d’entretien, des exemples de métiers pouvant être exercés par les élèves surgissent (cf. Encadré n° 3).

Il arrive également qu’à la suite de nos entretiens, les professionnel·les réfléchissent à la manière de l’intégrer dans leurs pratiques pédagogiques ou à la stratégie de l’établissement « Alors, ça me fait penser que c’est vrai que dans les fiches de début d’année, c’est une question que je pose jamais et que peut-être il faudrait, même pas peut-être, certainement rajouter dans les questionnaires » (Enseignante).

Dans les rares cas où la proportion de 20 % d’élèves travaillant ne surprend pas, voire est estimée supérieure, cela concerne le plus souvent les personnels de direction issu·es du monde de l’entreprise ou les enseignant·es des disciplines professionnelles. Le rapport au travail lycéen varierait ainsi selon la socialisation antérieure des interrogé·es ou leur domaine d’expertise. Par ailleurs, les équipes éducatives minorent moins souvent le phénomène que les équipes enseignantes. En effet, les personnels de la vie scolaire (CPE, AED) rencontrés déclarent plus souvent avoir connaissance des conditions concrètes d’existence des élèves que les enseignant·es interrogé·es, du fait de leur rôle et des liens de proximité qu’iels tissent avec les lycéen·nes.

Indépendamment de sa perception, le phénomène constitue rarement un sujet d’échange avec quelque interlocuteur·ice que ce soit, en dehors des troubles à l’ordre scolaire évoqués plus haut. 

Les professionnels font l’hypothèse que les élèves taisent ce sujet car il exposerait les difficultés économiques de la famille. Les élèves expliquent autrement ce silence. Pour eux/elles, exercer une activité rétribuée en marge du lycée « ne regarde pas » celui-ci. Ils et elles n’évoqueraient ainsi que rarement leur expérience professionnelle auprès des enseignant·es et de la vie scolaire. Au plus, c’est avec leurs proches copains et copines de classe que ce sujet pourra éventuellement être abordé. Enfin, le travail non déclaré – quand il n’est pas illégal – constitue selon nos interlocuteur·ices une modalité très fréquente d’emploi lycéen, contribuant ainsi à expliquer sa faible visibilité.

 

Les difficultés peuvent conduire à l’emploi autant que l’emploi conduire aux difficultés

Si le travail rétribué des élèves est évoqué par le personnel du lycée avec les parents, c’est, ici encore, le plus souvent pour des problèmes d’assiduité ou de résultats en baisse. En outre, le rôle de la famille dans l’entrée dans le monde professionnel peut être perçu comme différencié selon l’appartenance sociale et le contexte familial de l’élève. Ainsi sont mis en miroir dans le même entretien avec cette proviseure, deux images du travail lycéen liées aux caractéristiques sociales des familles, jugées comme positives ou négatives selon leur compatibilité avec une scolarité. D’une part « l’élève salarié parce que les familles trouvent que c’est bien que l’élève travaille. Comme ça tu t’autonomises, tu gagnes ton argent de poche, c’est pour toi. Ça c’est plutôt des milieux aisés » et, d’autre part, celui ou celle issu·e de familles pour lesquelles le revenu apporté est vital telle cette élève de « famille monoparentale, (qui) fait le ménage, vit difficilement, et donc, (travaille) par nécessité, pour aider sa maman », et ne serait pas pour autant un cas isolé « souvent ces jeunes disent travailler pour aider les parents ».

Dans les établissements d’enseignements professionnels, les employeur·es sont des interlocuteur·ices habituel·les, mais les échanges portent sur l’accueil des jeunes en stage et non sur la conciliation études-travail, et encore moins sur sa régulation. Pour autant, se rencontre aussi le cas de bons élèves, de filières professionnelles, « débauchés » par les entreprises au risque du décrochage scolaire. L’exemple le plus souvent évoqué est celui de l’élève qui, à la fin d’une période de formation en milieu professionnel ou d’un « job » d’été, se voit proposer un emploi pérenne, à concilier avec ses études, ou le conduisant à les rompre. « J’étais juste prof principal, et j’avais des CAP serrurier métallier, qui est un domaine vraiment particulier, et chaque année on avait un ou deux gamins qui, à la fin du premier stage, se faisaient embaucher par le patron, et ils ne finissaient pas leur CAP. Et on n’a jamais réussi à lutter contre ça, parce que situation compliquée à la maison, on propose un contrat, et le minot il y va » (directeur délégué aux formations professionnelles et technologiques).

Certains entretiens donnent à penser que le travail des élèves ne se concilie pas toujours de façon optimale avec les études mais bien plus se cumule, de façon soit problématique soit stimulante. Ainsi, plusieurs professionnel·les des établissements interviewés rapportent que les quelques élèves qui, à leur connaissance, travaillent, le font au prix d’études supérieures moins ambitieuses que celles qu’ils et elles auraient pu envisager. À l’inverse, certain·es des lycéen·nes enquêté·es témoignent d’un réinvestissement scolaire concomitant à l’exercice d’un emploi.

De fait, le sens du lien entre les difficultés scolaires et l’emploi lycéen n’est pas encore fermement établi. S’il est vrai que les jeunes les plus en difficultés sont les plus repéré·es par les équipes éducatives et enseignantes, les difficultés peuvent conduire à l’emploi autant que l’emploi conduire aux difficultés. La référence au niveau scolaire de l’élève peut aussi rendre compte d’une corrélation autre. Telle cette enseignante de lycée de centre-ville pour qui de bons résultats scolaires n’excluent pas qu’un·e élève soit laborieux. « Je pense qu’en termes de niveau scolaire, par exemple, ce ne sont pas forcément les plus mauvais qui travaillent (…). En tout cas c’est comme ça que j’aurais pu le voir, et en fait il me semble que ce sont plutôt des élèves qui ont un profil un peu atypique, qui sont un peu débrouillards, un peu touche-à-tout, et qui peuvent avoir aussi des bons résultats scolaires ».

Au-delà du rapport à l’école, le contexte familial – notamment la monoparentalité – est souvent évoqué comme source du travail lycéen. Sur ce même registre de la nécessité perçue, les enfants issu·es de l’immigration sont régulièrement cité·es parmi les élèves les plus concerné·es et singulièrement les mineur·es non accompagné·es.

Conclusion : Repenser le métier d’élève ?

Au final, cette recherche invite à repenser un « métier d’élève » [7] exclusif et centré sur l’acquisition de savoirs scolaires. Avant 16 ans, sauf exception pour raisons d’empêchement majeur, un·e jeune est avant tout pensé·e par la communauté scolaire comme un·e élève devant se consacrer exclusivement à ses études et l’obtention de son diplôme. À défaut, il obère son avenir ; l’obtention d’un diplôme demeurant en effet une norme sociétale particulièrement vivace [8]. Au-delà de cette norme, la loi est aussi mise en avant. Avant 16 ans et la fin de la scolarité obligatoire, rares sont ceux pour qui les jeunes « ont le droit » de travailler. Les conditions qui le permettent (restrictions d’horaires, de tâches, accord parental, etc.) sont apparues ignorées par la plupart des interviewé·es et certain·es d’entre eux et elles affirment que le travail des mineur·es est illégal. Ainsi, le cadre normatif des politiques éducatives et cette distance relative au droit du travail influencent fortement nombre de représentations sur l’emploi lycéen. Pour autant, si d’un côté la quasi-disparition du redoublement a mécaniquement fait baisser la moyenne d’âge au lycée et croître la proportion d’élèves mineur·es ; de l’autre, l’abaissement de l’âge du permis de conduire à 17 ans incite à gagner de quoi financer précocement ce premier pas vers l’autonomie. Nombre d’entretiens d’élèves en témoignent.

Il faut aussi relever le paradoxe liant d’un côté l’objectif de l’insertion professionnelle comme consécration des apprentissages scolaires et, de l’autre, l’ignorance de son anticipation par les élèves. L’absence de reconnaissance et de régulation des expériences professionnelles « bricolées » par les élèves sous l’égide d’une forme d’économie de la débrouille [9] questionne sur les axes de travail de nos politiques éducatives. Car, si nos analyses finales confirment le phénomène apparu à grande échelle dans nos constats initiaux, nous serions dans un contexte où près d’un quart des lycéen.nes a exercé au cours de l’année scolaire une activité rétribuée.

Dès lors, sa mise à l’agenda pourrait s’imposer comme un enjeu éducatif majeur. De fait, nos premiers résultats encouragent à approfondir la connaissance des conditions du travail lycéen. En effet, qu’il soit choisi ou nécessaire selon les conditions sociales des lycéen·nes, d’une intensité forte, moyenne ou faible, exercé dans tel ou tel secteur d’activités, tel ou tel type de tâche, etc., mais aussi et surtout dans des conditions concertées – ou pas – avec les milieux professionnels, l’effet sur la scolarité peut être foncièrement différent. Bénéfique pour certain·es, délétère pour d’autres. Prendre en compte les conditions concrètes d’exercice du métier d’élève contribuerait ainsi à relever le défi de la réduction des inégalités de trajectoires et de l’amélioration de la persévérance scolaire.

Enfin, la prise en compte du travail des lycéen·nes invite à repenser la transition vers l’âge adulte en sortant d’une représentation de sens commun où l’élève « découvre » le monde du travail au moment de sa première insertion professionnelle en sortie d’études. Pour bon nombre d’élèves, ce premier contact, souvent structurant, avec le monde du travail s’effectue pendant les études lycéennes voire, pour certain·es, commence dès le collège. L’étude du cumul études-travail dans l’enseignement secondaire se présente ainsi comme un champ de recherche à développer de manière urgente.

Le Débrief du Bref

En savoir plus

[1] Étude sur la conciliation entre les études et l’occupation d’un emploi rémunéré en cours de scolarité. Comparaison internationale France, Québec, Pays anglo-saxons et pays d’Amérique latine : Une revue de littérature internationale, T. Berthet, M. Pontier, Rapport pour le CNESCO, 2019.

[2] « L’emploi étudiant et les inégalités sociales dans l’enseignement supérieur », V. Pinto, Actes de la recherche en sciences sociales, 183(3), 2010.

[3] Les lycéens et leurs petits boulots, R. Ballion, Hachette Éducation, 1995.

[4] Lycéens d’aujourd’hui. Grandes amours et petits boulots, A. Bounoure, M. Colin, M. Delclaux, éditions de l’ENS de Lyon, 2001.

[5] « Activité rémunérée, activité scolaire et insertion professionnelle : incompatibilité ou complémentarité ? Le cas des lycéens-travailleurs », H. Rakoto-R., Revue Internationale d’Ethnographie, n° 2, 2013.

[6] Étude sur le travail rémunéré des lycéens, Rapport de synthèse pour la région Ile-de-  France, Cabinet BSA, 2015.

[7] Métier d’élève et sens du travail scolaire, ESF Sciences humaines, P; Perrenoud, 2017.

[8] « Les inégalités scolaires entre l’amont et l’aval. Organisation scolaire et emprise

des diplômes », F. Dubet, M. Duru-Bellat, M. et A. Vérétout, Sociologie, 1(2), 2010.

[9] La proximité à l’épreuve de l’économie de la débrouille, P. Roche, Marseille, Céreq, 2006.

À l’occasion d’une recherche comparative France/Italie/Québec sur les politiques de lutte contre le décrochage scolaire [1], l’emploi lycéen s’est révélé être un questionnement récurrent tant au-delà des Alpes qu’outre-Atlantique. Le volet québécois de cette recherche sur la persévérance scolaire a souligné l’enjeu de la conciliation études-travail dans les politiques de lutte contre le décrochage ; tandis que le volet italien a mis en évidence, autour de la mise en œuvre de l’obligation de formation depuis le début des années 2000, l’importance d’un phénomène « d’aspiration » des élèves par le marché du travail formel ou informel. Par contre, côté français, la revue de la littérature scientifique internationale sur la conciliation travail-études réalisée pour le Centre national d’études du système scolaire (CNESCO) en 2019, et l’analyse des dispositifs de lutte contre le décrochage scolaire en France mettent en évidence l’absence de prise en compte de ce phénomène dans les politiques éducatives, et les carences de la littérature scientifique française sur le sujet (cf. Encadré n° 1).

Ce fait social, pourtant empiriquement vérifiable, massif et inscrit dans la longue durée, demeure largement ignoré des recherches scientifiques et passe manifestement « sous les radars » des politiques scolaires. Cette invisibilité de l’emploi lycéen interroge d’autant plus que sa prise en compte peut se révéler centrale pour mieux appréhender les inégalités éducatives, et notamment documenter l’hypothèse selon laquelle les enfants des familles les plus défavorisées développeraient la plus forte intensité de travail, accroissant ainsi les risques de rupture scolaire et de vulnérabilité sociale.

Ces questionnements sont au cœur du projet « Travail des lycéen·nes et trajectoires scolaires » (TDL), soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et lancé en 2022. Issu de cette recherche, ce Céreq Bref vise à rendre compte, par les résultats tendanciels tirés des premières phases de l’enquête qualitative conduite dans une vingtaine d’établissements, du regard des communautés éducatives sur ce phénomène du travail lycéen. La parole des élèves fera l’objet d’une publication ultérieure (cf. Encadré n° 2).

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